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saint_louis_croisade.jpgDès que la coalition occidentale est passée à l’action en Libye, Kadhafi a dénoncé une nouvelle "croisade", suivi en cela par Poutine. Puis ce fut au tour de Claude Guéant d'utiliser ce terme controversé pour qualifier l'intervention en Libye. Mais qu'en est-il de la réalité historique du mythe de la croisade ?

 

Le mythe de la Croisade traverse l’histoire de l’Occident et ce thème occupe une place centrale dans les représentations géopolitiques du monde occidental d’une part, du monde musulman d’autre part. Pour aviver l’esprit de vengeance, Al-Qaida et la nébuleuse islamiste n’ont eu de cesse de dénoncer les « Juifs et les  Croisés », désignant ainsi l’État hébreu et les puissances occidentales engagées sur les divers fronts du jihadisme.


Dans les sociétés occidentales, le terme de « croisade » n’est employé que sur le mode du déni et de la mauvaise conscience. Il s’agit de l’un de ces mots-parias qui font tomber dans le champ de l’infâme le locuteur non informé des mœurs aujourd’hui en vigueur.


Des « pèlerinages armés »

Le retour aux faits s’impose. Depuis la prédication du pape Urbain II à Clermont, le 27 novembre 1095, jusqu’à la mort de Saint Louis devant Tunis, le 25 août 1270, les croisades ont désigné les entreprises de reconquête de terres autrefois romaines et chrétiennes après plusieurs siècles de victoires du Jihad. Pourtant, il ne s’agit pas d’une sorte de « guerre sainte » chrétienne fonctionnant en miroir avec le Jihad  et il est à noter que le terme de « croisade » apparaît tardivement, bien après que la première entreprise de ce type n’aboutisse à la prise de Jérusalem. L’homme du Moyen Âge parle plutôt de « voyage à Jérusalem », de « saint passage » ou encore de "pèlerinage armé".


Cette forme supérieure de « guerre juste » procure indulgences et privilèges spirituels aux guerriers venus d’Occident pour combattre en Terre Sainte, mais la mort sur le champ de bataille ne confère pas d’emblée « lit en paradis». Les « peregrini » (les « pélerins ») doivent faire preuve d’esprit de pénitence et de modération. Soulignons enfin que si les croisades ont permis l’expansion territoriale, leur esprit est défensif.

Au final, les croisades aboutissent à la défaite des guerriers francs qui, après la chute de Saint-Jean d’Acre, le 18 mai 1291, doivent évacuer le Levant. Cette réponse tardive au Jihad n’a pu inverser le cours de l’Histoire mais la fresque et l’esprit des croisades inspireront encore les Européens, confrontés à la poussée ottomane (bataille de Lépante en 1571 ; sièges de Vienne en 1529 et 1683), ou lors des Grandes Découvertes. Quant aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, ils continueront à combattre encore depuis Chypre et Rhodes, Malte enfin, avant que Napoléon Bonaparte ne les en chasse (1798).


Le désenclavement de l’Occident

La portée des croisades doit être appréhendée dans la longue durée et sur plusieurs plans. L’entreprise est amorcée dès le VIIIe siècle avec les prémices de la Reconquista espagnole. Elle se poursuit aux XVIe, XVIIe  et XVIIIe siècles à travers les luttes entre Chrétiens et Ottomans, en Méditerranée comme en Europe centrale et orientale. Sur un plan économique, le recours à la longue durée et les travaux d’Angus Maddison ont établi que l’Ancien Occident avait entamé son essor vers  l’An Mil. Les expéditions en Terre Sainte et leurs retombées ne sont donc pas la cause historique du développement de la Chrétienté médiévale mais elles s’inscrivent dans la forte croissance démographique et économique qui anime l’Occident, au départ d’un large mouvement de désenclavement.


Sur un plan militaire, les croisades ont aussi une grande importance. Cette projection de forces et de puissance sur des théâtres extérieurs amène les Européens à redécouvrir la manœuvre, les déplacements en sûreté et l’art de la guerre des anciens Grecs et Romains. Les techniques de fortification s’enrichissent, les contraintes logistiques stimulent l’effort naval et les ordres de chevalerie formés en Terre Sainte constituent de puissants corps d’intervention permanents. Lourdement cuirassée et armée de lances, la chevalerie joue toujours un rôle décisif mais elle est renforcée par une cavalerie légère de mercenaires et de « piétons » (archers et arbalétriers).


Dans ce continuum historique, les croisades marquent la transformation d’un continent assiégé et territorialisé, sur la défensive, en puissance conquérante, initiatrice d’une nouvelle  « économie-monde ». Elles ouvrent sur les Grandes Découvertes, une hégémonie globale et la formation d’un monde objectivement européo-centré. Si les croisades sont aujourd’hui démonisées, il faut pourtant rappeler que ces guerres, âpres et rudes certes, n’ont en rien atteint les niveaux d’extrême-violence qui ont été ceux des conflits séculiers de la modernité triomphante.

 

Jean-Sylvestre Mongrenier

 

http://www.atlantico.fr/decryptage/lbye-croisade-avez-dit-croisade-67094.html

Tag(s) : #Histoire-Culture

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