Fusillés pour l'exemple : mythe de la Grande Guerre

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Dans "Historiquement incorrect", Jean Sévillia revient sur divers épisodes de l'Histoire de France, et notamment celui des "fusillés pour l'exemple" durant la Première Guerre mondiale. Évidence pour certains, mythe pour d'autres... Morceaux choisis (1/2).

 

Le 5 novembre 1998, Lionel Jospin, alors Premier ministre, réclame, dans un discours prononcé à Craonne, la réintégration « dans notre mémoire nationale des soldats fusillés pour l’exemple ». Fusillés pour l’exemple ? La formule favorise toutes les supputations, et entretient la confusion entre deux sujets différents : d’une part, les exécutions individuelles qui ont eu lieu sur le front, par décision de justice, pendant toute la durée du conflit, et, d’autre part, la répression des mouvements de désobéissance collectifs, couramment désignés comme mutineries, qui se sont manifestés pour l’essentiel en 1917. (...)


Ces condamnations ont été portées pour des motifs très divers : abandon de poste en présence de l’ennemi (les mutilations volontaires entrant dans cette catégorie), désertion, refus d’obéissance, outrages et voies de fait sur un supérieur, mais aussi crimes de droit commun (assassinats, viols).

 

Selon l’étude minutieuse du général André Bach[1], les deux tiers des condamnés de cette catégorie sont fusillés en 1914 et 1915. Entre août et décembre 1914, la guerre de mouvement impose la mise en œuvre de mesures disciplinaires sévères, destinées à enrayer les moments de panique qui affectent des unités peu aguerries, subitement confrontées à la violence du feu.

 

Dans cette situation extrême, quelques exécutions sommaires sont même recensées. À partir de 1915, la stabilisation du front et l’expérience acquise par les soldats font diminuer ces cas. Les cours martiales instituées en 1914 sont bientôt supprimées, et dans les accusations les plus graves, les inculpés bénéficient d’avocats civils. Des garanties leur sont offertes : recours en révision, examen des dossiers par le président de la République, qui exerce largement son droit de grâce. Les autorités militaires, conseillées par les médecins, prennent de plus en compte le shell shock, ce traumatisme psychologique provoqué par l’explosion des obus ou des mines, qui laisse dans les lignes des combattants hagards et égarés.


Les condamnés dont le recours en grâce est rejeté ne sont pas « fusillés pour l’exemple », au sens d’un droit arbitrairement exercé : au regard du Code de justice militaire, ils sont coupables d’une faute.

 

Cela n’empêche pas, bien sûr, que des erreurs soient commises dans l’appréciation de cette faute. Le général Bach qualifie de ce point de vue 1915 d’« année des bavures ». Ces injustices flagrantes, toutefois, ont donné lieu, après-guerre, à des réhabilitations officielles. En 1914, un caporal et six soldats du 298e RI sont exécutés pour abandon de poste, à Vingré, alors qu’ils ont battu en retraite en obéissant à un ordre de repli. Ils seront réhabilités par la Cour de cassation en 1921.

 

En 1915, Joseph Gabrielli, du 140e RI, est condamné et fusillé pour abandon de poste : ce Corse qui ne parlait que sa langue avait perdu le contact avec sa compagnie, après s’être fait soigner d’une blessure. Il sera réhabilité par la Cour spéciale de justice en 1933. En 1916, à Verdun, après que le 34e RI, au bout de quatre jours de combat, a été décimé et que son colonel et tous ses officiers supérieurs ont été tués, deux sous-lieutenants se replient avec une centaine de survivants.

 

Cinq jours après, le commandement de la division les inculpe pour abandon de poste, et ils sont condamnés à être passés par les armes. En 1921, le ministre de la Guerre écrira à la veuve de l’un des deux sous-lieutenants que l’exécution était le fruit d’une « application erronée des règlements », et en 1934, devant les élèves de Saint-Cyr, le maréchal Pétain déclarera que les deux hommes sont « morts pour la France ».


Tous ces cas sont absurdes et révoltants. Ils ne peuvent être isolés, pour autant, de leur contexte, comme on jugerait d’une erreur policière dans une société en paix.

 

Ces exécutions ont eu lieu dans un univers de fer, de feu et de sang, où les normes sociales habituelles étaient bouleversées, et où des centaines d’hommes mouraient quotidiennement dans des conditions atroces. Aujourd’hui, dans une société où la peine capitale n’existe plus, les odes aux « martyrs de Vingré » ou les hommages aux caporaux de Souain, condamnés à mort pour refus de monter à l’assaut et réhabilités en 1934 (épisode porté à l’écran, en 2009, dans le téléfilm Blanche Maupas), reviennent comme des antiennes, stigmatisant la cruauté du système répressif du temps.

 

Un ouvrage recensant la cinquantaine de cas de condamnés réhabilités est récemment paru recouvert d’un bandeau rouge : « Enquête sur les crimes de la justice militaire[2] » Presque un siècle après les faits, que signifie cet antimilitarisme rétrospectif ?


Pour se replacer dans l’esprit de l’époque, il convient encore de signaler les réactions mélangées des soldats requis pour faire partie des pelotons d’exécution. « C’est un malheur, écrit l’un d’eux en 1915, mais d’un autre côté cela donnera à réfléchir à tous ceux qui ont l’habitude de tirer au flanc[3]

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Extraits de Historiquement incorrect, Fayard (octobre 2011)


 

[1] André Bach, Fusillés pour l’exemple, 1914-1915, Tallandier, 2003.

[2] Jean-Yves Le Naour, Fusillés, Larousse, 2010.

[3] Paroles de Poilus. Lettres et carnets du front, 1914-1918, Librio, 1998.

 

 

Source : http://www.atlantico.fr/decryptage/premiere-guerre-mondiale-fusilles-exemples-deserteurs-jean-sevillia-219592.html

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