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Georges Cadoudal Coutan-copie-1

Georges Cadoudal

 

« S'il était effrayant de voir l'impiété, avec son hideux cortège, commettre tous les crimes en voulant tout détruire, il était beau et consolant de contempler un peuple qui, au milieu de l'égarement général, restait fidèle à la foi de ses pères et au trône de ses rois. » Blanche Belleroy

 

« Longtemps les générations qui vont suivre seront occupées des causes qui ont amené la Révolution dont nous avons tant de peine à sortir. Elles pourront expliquer le concours des circonstances qui l'ont fait naître, mais elles disserteront toujours inutilement pour découvrir dans le cœur humain le principe de toutes les atrocités qui ont signalé cette sanglante époque.

 

 Ce qu'elles y comprendront le mieux, sera que de grandes exigences d'une part, et d'imprudentes concessions de l'autre, ont fini par l'affreuse scène où chacun a joué son rôle suivant ce qui flattait le plus ses passions, ou selon l'impulsion qu'il a pu recevoir ; car tous ceux qui ont figuré dans ce drame n'ont pas choisi leur place ; beaucoup l'ont due au hasard. Les hommes qui ont des principes positifs et une trempe d'âme assez forte pour y tenir, sont rares ; le siècle actuel semble n'en vouloir plus produire.

 

Les positions sociales exercent la plus grande influence sur nos résolutions. La marche du siècle qu'il faut suivre, quelque direction qu'il prenne, n'admet plus la devise : Fais ce que dois, advienne que pourra. Toutefois, il en est qui ont eu pour règle de leur conduite, pour mobile de leurs actions, cette belle et noble maxime, en se résignant à tout souffrir plutôt que de prévariquer. Cet éloge est dû à ces Morbihannais qui, non contents d'une résistance passive, luttèrent avec une héroïque intrépidité contre les doctrines nouvelles.

 

Une plume plus exercée pourrait intéresser, en traçant tout ce qu'ils firent alors. On dirait qu'ils refusèrent énergiquement de croire au bonheur qu'on leur promettait s'ils voulaient renoncer à tout ce qui, jusqu'alors, avait été l'objet de leurs respects et de leur culte ; que les sublimes théories qui devaient conduire au dernier perfectionnement des institutions humaines, ne purent les séduire, et que, fidèles aux croyances de leurs pères, ils prirent les armes pour les défendre ; qu'ils furent les élèves de leurs devanciers, les Vendéens, dans la carrière de l'honneur et de la fidélité ; et que, s'ils ne brillèrent pas du même éclat, ils eurent du moins le mérite d'avoir longtemps et noblement marché sur leurs traces.

 

D'abord plus étourdi qu'irrité de ce qu'il voyait, le paysan breton portait ses regards sur les entreprises de la Révolution sans se prononcer. Si, d'une part, il était sans confiance dans les pompeuses promesses des novateurs, de l'autre les beaux prétextes dont ils couvraient leurs projets le tenaient dans l'incertitude ; de sorte qu'il resta calme et comme indifférent à ce qui se passait autour de lui, jusqu'au moment où l'on vint lui dire : « C'est « à tort que tu as cru jusqu'à présent à la nécessité d'une religion et à l'existence d'un Dieu ; « affranchis-toi des liens où ces erreurs te retiennent. Une nouvelle ère commence ; tout « doit être régénéré, nivelé ; plus de roi, plus « de pauvres à côté du riche, etc., etc. »

 

Ces affreuses maximes frappèrent le bon sens du Breton, et indignèrent sa loyauté ; mais il était loin de penser qu'un jour il se verrait aux prises avec la Révolution qui proclamait ces maximes. Un concours d'événements et de circonstances prépara cette résistance armée. La levée en masse de dix-huit à vingt-cinq ans, remplit le Morbihan de soldats réfractaires. Pas une famille qui n'eût un fils ou un proche parent dans cette position. Le désir de les soustraire aux poursuites dirigées contre eux, mettait tout le monde sur pied ; le même empressement existait pour sauver les ministres de la religion que leur zèle apostolique retenait au milieu de cette population, malgré les dangers sans nombre qui les entouraient.

 

Un pareil état de choses ne pouvait que donner lieu à de fréquents actes d'hostilité contre le pouvoir oppresseur. Non-seulement on protégeait ceux qui étaient l'objet de la persécution ; mais à peine l'arrestation d'un proscrit avait-elle eu lieu, que sa délivrance était tentée. Des témoignages de satisfaction aussi flatteurs que mérités attendaient les braves qui exposaient ainsi volontairement leurs jours, et rien n'était plus propre à produire les impressions qui se manifestèrent plus tard.

 

Ce fut bientôt comme un engagement d'honneur entre des braves, que celui qui tomberait entre les mains de l'ennemi ne serait point abandonné, et que tous les efforts possibles seraient faits pour le rendre à la liberté. Une semblable certitude était bien consolante pour un captif, qui sans elle n'aurait eu pour perspective que la mort, et bien capable en même temps d'établir ces liens intimes et cette confiance réciproque, principe de force pour un parti, et si nécessaire à son existence: telle fut, dans le Morbihan, l'origine de la guerre civile. Georges Cadudal ou Cadoudal, qui y joua un rôle si mémorable, sera celui dont nous nous occuperons le plus spécialement dans cette simple esquisse de sa vie et des événements qui ont eu lieu dans ce département durant la Révolution.

1793. Né au village de Rerléano, paroisse de Brech (Morbihan), en 1769, de parents cultivateurs aisés, Georges (c'est ainsi que nous l'appellerons souvent, parce que c'est sous ce nom qu'il a été le plus connu) finissait ses études au collège de Vannes, lorsque la révolution éclata.

 

Son entrée dans la carrière qu'il a parcourue se ressentit de son caractère décidé. A peine apprit-il que le drapeau blanc flottait dans la Vendée, qu'il s'y rendit avec plusieurs camarades qu'il avait engagés à le suivre. Il fut, avec ses compagnons, incorporé comme simple volontaire dans l'armée du général Stofflet. Peu après, il fut promu au grade de capitaine de cavalerie.

 

Si nous nous attachions à le suivre dans la Vendée, nous le montrerions dans toutes les affaires, déployant cette valeur qui a mérité au premier grenadier de France cette réputation si digne d'envie ; mais le poste qu'il y occupa fut trop inférieur pour le faire particulièrement remarquer. Il ne quitta cette armée de héros, dont il partagea la gloire et les dangers, qu'à la déroute de Savenay, à la suite de laquelle il se rendit dans le Morbihan avec Lemercier, dit la Vendée. Leur première connaissance se fit au milieu des combats où, ils apprirent a s'estimer. Par la suite, des dangers communs sans cesse renaissants, et la conformité de leurs sentiments, les unirent pour toujours.

 

Parvenus à travers tous les périls à la maison paternelle de Georges que sa famille désespérait de revoir, d'après tous les désastres que venait d'éprouver l'armée royale, on pouvait croire que, dégoûtés par tant d'efforts inutiles, et par les malheurs inséparables de la position d'une armée à laquelle tout manquait, excepté le courage ; on pouvait, disons-nous, supposer que ces deux jeunes amis ne songeraient plus désormais qu'au repos: mais une pensée bien différente les occupait ; celle de mettre la Bretagne dans le cas d'imiter le noble élan donné par la Vendée ; entreprise hardie et d'une exécution d'autant plus difficile qu'on n'avait pour commencer, ni armes ni munitions ; mais ils sortaient de l'école où l'on apprenait à prendre des canons avec des bâtons. S'ils échouaient dans leur dessein, leur intention était de rejoindre avec le plus de monde qu'ils pourraient, les braves dont ils venaient de se séparer.

 

Oser concevoir un tel projet sans autre ressource que celle qu'on pouvait trouver dans le courage d'une population irritée, mais sans expérience, indiquait une imprévoyante témérité, ou l'inspiration du génie dans des têtes ardentes. La suite a montré qu'ils connaissaient leur position et le parti qu'on pouvait tirer des circonstances.

 

Georges et Lemercier n'ignoraient pas qu'en Bretagne l'influence des ecclésiastiques qui, presqu'en masse, avaient refusé le serment à la constitution civile du clergé, était sans bornes ; ils la devaient à un zèle qui ne le cédait en rien à celui des premiers apôtres du christianisme. Déguisés, ils parcouraient les campagnes pour y exercer le saint ministère, profitaient de la nuit pour réunir les fidèles ; à l'exemple des premiers chrétiens, célébraient la messe dans des granges, et souvent recevaient au coin d'un champ l'aveu des fautes, et y accordaient les consolations de la religion. Facilement on concevra que des pasteurs si courageux, pour lesquels le devoir était tout, ne pouvaient s'adresser à une population essentiellement religieuse, sans en être entendus.

 

C'était le temps de leur triomphe, on était malheureux ; aussi plus la persécution augmentait, plus l'amour de la religion et l'attachement au trône se fortifiaient. S'il était effrayant de voir l'impiété, avec son hideux cortège, commettre tous les crimes en voulant tout détruire, il était beau et consolant de contempler un peuple qui, au milieu de l'égarement général, restait fidèle à la foi de ses pères et au trône de ses rois. Oui, si les pages destinées à transmettre à la postérité les faits de cette triste époque sont teintes de sang et pleines d'actions dont jusqu'alors on n'avait pas, vu d'exemple ; à côté de cet épouvantable tableau se trouve celui de la fidélité courageuse supportant avec une céleste résignation tous les tourments et la mort même, plutôt que d'abjurer ses croyances. C'est le ciel à côté de l'enfer. Ce fut à ce clergé que Georges s'adressa, et il le trouva disposé au-delà de ses espérances à le seconder dans ses projets.

 

Les premières bases de son plan étaient déjà posées. L'impulsion qu'il voulait donner aux esprits gagnait tous les jours. Puissamment favorisée par les dispositions du pays, la nécessité d'une résistance armée commençait à se faire sentir, et une organisation pour opérer une levée tant soit peu régulière, se préparait avec activité et succès, malgré les dangers qui entouraient les agents de cette insurrection, lorsque les autorités locales furent averties de la présence de Georges dans le pays et de ses démarches. Soixante hommes armés vinrent de nuit faire une perquisition chez son père.

 

On y découvrit des armes et des munitions ; c'était plus qu'il n'en fallait pour prononcer l'arrestation de toute la famille. Georges, son père, sa mère, un frère plus jeune que lui, un oncle et son ami Lemercier, furent arrêtés et conduits garrottés dans les prisons d'Auray. Plusieurs jeunes gens réfractaires, couchés dans une grange, durent leur salut à un cavalier qui, chargé de visiter le lieu où ils s'étaient retirés, les aperçut, et déclara, au péril de ses jours, n'avoir vu personne. C'était pour la seconde fois que Georges y paraissait. Précédemment il s'y était rendu volontairement et contre le gré de tous les siens, même de son oncle, détenu à cause de lui comme otage. «Je veux, dit-il, que personne ne souffre pour moi. » Plus tard nous le verrons encore, dans une circonstance remarquable, chercher à tout attirer sur sa tête, pour sauver ses compagnons d'infortune.

 

Dès qu'on apprit que la famille Cadoudal devait être conduite à Brest, le projet de la délivrer fut formé ; mais un malentendu dans l'exécution des ordres donnés par Georges même du fond de son cachot, ne permit pas de faire cette tentative qui eût été le signal d'une levée de boucliers. Il fut surpris et cruellement affecté de ne point rencontrer ses libérateurs sur le point de la route qu'il avait indiqué. Plus d'espoir de s'échapper des mains de ses gardiens ; la mort à laquelle il devait s'attendre était son sort probable, et il l'eût subie en arrivant à Brest, si la chute de Robespierre ne fût venue suspendre les exécutions qui ensanglantaient alors la France.

 

Ce grand acte de justice du ciel, en frappant un si grand coupable, donna quelque répit aux victimes désignées. Georges captif en profita pour rompre ses chaînes. Il parvint à s'évader avec son ami Lemercier. M. d'Allègre, qui depuis joua un rôle marquant dans l'armée royale de Bretagne, prisonnier comme eux, se sauva en même temps, et contribua même puissamment, par ses relations dans Brest, à faciliter leur évasion. Rendu à ses champs, Georges se rappela que son père au cachot lui avait indiqué un lieu où il avait déposé des fonds dont il pourrait disposer si jamais il se voyait libre, et fut heureux de trouver cette ressource, quelque faible qu'elle fût, pour reprendre l'ouvrage qu'il avait ébauché avant sa captivité, et auquel, sans perdre un moment, il se livra avec une nouvelle ardeur. Il parcourt les campagnes, et bientôt une croisade contre la tyrannie est prêchée avec succès. MM. de La Bourdonnaye, de Coëtcandec, de Silz et Guillemot, s'étaient déjà occupés efficacement de l'insurrection et avaient acquis quelque prépondérance ; mais ils n'avaient pu encore étendre loin leurs ramifications ; Georges ne tarda pas à s'entendre avec ces chefs ; la même pensée les dirigeait, et ils étaient doués de cette résolution qui maîtrise les circonstances. Sans elle, qu'eussent-ils été, en présence des immenses difficultés contre lesquelles ils avaient à lutter.

 

 Leurs communs efforts ne furent pas perdus. On vit tout à coup des détachements armés attaquer les colonnes républicaines, et souvent avec l'avantage que donne la connaissance des localités ; intercepter les communications de l'ennemi, enlever des prisons, et sur les routes, les victimes de ses fureurs. Tel fut le début de ces Morbihannais, qui prirent bientôt une attitude plus imposante. Tous étaient volontaires et rivalisaient d'ardeur et de zèle. Les chefs se faisaient d'autant plus facilement obéir, qu'ils tenaient leur autorité de la confiance qu'inspiraient leurs principes, leur capacité et leur courage. Ce peuple aussi simple que brave, voulait aussi défendre ses chaumières, qui n'étaient pas plus respectées que les châteaux. Des engagements partiels et presque journaliers, en aguerrissant les soldats royalistes, apprirent aux républicains qu'ils n'iraient plus avec impunité dévaster les campagnes, et que la victoire seule pourrait leur donner ce qu'ils obtenaient jusqu'alors par la crainte qu'inspirait leur présence.

 

L'avantage de cette position hostile était tout en faveur des Bretons. Outre qu'ils ne fournissaient point d'hommes à un pouvoir qu'ils détestaient trop pour vouloir le servir, les proscrits furent plus en sûreté. Ils n'avaient plus à craindre d'être surpris par une colonne sortie furtivement d'une place et conduite à leur asile par un espion. Toute la population était sur ses gardes, et l'ennemi pour se montrer était obligé de paraître en force, et il devenait alors facile de l'éviter, si on ne se sentait pas en état de le combattre. Chaque jour ajoutait à l'irritation des esprits. L'acharnement des persécuteurs égalait leurs affreuses maximes, ou plutôt la fièvre révolutionnaire qui les tourmentait, donnait à leur imagination délirante une exaltation féroce. La force est opposée à la violence.

Plus les circonstances deviennent critiques, plus l'âme de Georges semble s'agrandir. En conduisant sa troupe au combat où on le voit toujours le premier, sa pensée se porte sur les améliorations futures. Il ne perd pas de vue que dans une guerre de partisans, le succès consiste à la rendre populaire.

 

Tout y est graduel ; le désordre qui s'y montre d'abord, disparaît insensiblement, et la faiblesse inséparable d'un début, fait bientôt place à la force que donne l'expérience. Ce n'était pas tout que d'avoir électrisé ses compatriotes ; leur organisation n'était que commencée, les armes manquaient (on n'avait que des fusils de chasse ), et les cartouches étaient dans les gibernes de l'ennemi. Le défaut de subsistances venait compliquer les embarras, et souvent forçait à se séparer par petits détachements. Les innombrables difficultés d'une semblable position exigeaient que le chef fût à la fois général, administrateur et soldat. Il y avait encore beaucoup à faire pour donner aux forces de ce peuple tout le développement dont ses dispositions le rendaient susceptible. Un fusil avait alors un prix inestimable pour un soldat royaliste. Que de fois ne l'a-t-on pas vu chercher au péril de sa vie à surprendre une sentinelle pour avoir son arme, ou attaquer corps à corps un traîneur ennemi, et s'il sortait victorieux du combat, possesseur d'un fusil, il se croyait invincible.

 

Les Morbihannais, réduits à leur propre courage, songeaient à faire venir des armes du dehors, lorsqu'on apprit que le comte de Puissaye se montrait dans les environs de Vitré, où il réunissait, tant du pays que des débris de l'armée de la Vendée, le plus de monde qu'il pouvait. Le désir d'établir des communications entre tous les points insurgés, détermina à lui envoyer M. Guillemot et deux autres officiers. Peu après il vint lui-même dans le Morbihan, qu'il sut apprécier. Il vit aisément que toute cette population soupirait après le moment où elle pourrait combattre efficacement la Révolution. L'enthousiasme était dans toutes les âmes : chacun avait l'ambition de se distinguer par sa bravoure ; mais l'ambition da commandement, les vues d'intérêt, n'étaient nulle part.

 

 On se trouvait plus satisfait, plus heureux d'obéir que de commander. Aussi M. de Puissaye, dont au reste le mérite supérieur et l'expérience ne pouvaient être contestés, fut-il reconnu avec empressement général en chef des royalistes, connus alors sous le nom de Chouans. Presque aussitôt après, il se rendit à Londres auprès du ministère britannique et des princes de la maison de Bourbon, laissant pour le remplacer un homme qui ne sut faire que du mal (Comartin). Il entama des négociations avec les républicains contre le gré de tous les chefs. La fausse pacification de la Mabilais en fut la suite. Des concessions insignifiantes et des promesses illusoires ne pouvaient convenir à un parti qui avait déjà confiance dans sa force. S'il s'était formé pour repousser l'oppression, c'était avec un but qu'on était loin d'avoir atteint, et des traités qui pouvaient flatter l'amour-propre de quelques chefs à cause du rôle qu'ils y jouaient, ne satisfaisaient nullement ceux qui combattaient pour le triomphe de la cause qu'ils avaient embrassée. Aussi ces derniers, voyant que les pourparlers n'aboutissaient qu'à trahir le secret de leur force, et à compromettre l'existence du parti, quittèrent les conférences et se rendirent à leurs divisions respectives où Comartin ne fut plus rien pour eux.

 

Maîtres absolus des campagnes, les royalistes avaient toute facilité pour s'exercer et s'organiser. Le zèle des chefs et la bonne volonté des soldats assuraient des améliorations rapides. Les villes auxquelles on avait défendu d'envoyer des denrées, commençaient à murmurer d'une disette qui, de factice qu'elle était, pouvait devenir réelle. Un système d'embauchage, adroitement établi dans l'armée républicaine, augmentait successivement la force des royalistes ; et leurs partisans dans les places, au risque de se compromettre, leur rendaient tous les services qui étaient en leur pouvoir. Il allaient jusqu'à enlever les cartouches des gibernes des militaires logés chez l'habitant. Ces communs efforts, un zèle si actif et si soutenu, les mirent en état de prendre l'offensive, ou du moins d'oser se mesurer avec l'ennemi toutes les fois qu'il se montrait.

 

Une action sérieuse a lieu au bourg de Grandchamp. Le comte de Silz, commandant alors le département, y est tué en combattant avec sa bravoure accoutumée, et est généralement regretté. Peu de jours après, au camp du bois de Florange, commune de Camors, Georges est attaqué par une force nombreuse. Quoique dans le moment il n'eût avec lui que cinq à six cents hommes, il se décide à l'attendre ; le chef républicain se présente à la tête de sa troupe, et tombe mort en criant en avant... L'engagement devient bientôt vif, et les royalistes, malgré leur infériorité numérique, maintinrent longtemps leur position. Tous les jours on avait à lutter contre les colonnes du général Hoche, lorsque l'escadre sortie des ports de l'Angleterre, ayant à bord une expédition pour la Bretagne (1795), parut dans la baie de Quiberon.

 

Cette entreprise, qui eut des suites si fâcheuses et qui a donné lieu à tant de récits contradictoires, fut le résultat du voyage de M. de Puissaye à Londres. A cette nouvelle, Georges, Lemercier et d'Allègre balayèrent la côte, et l'on vit toute la population s'y porter en foule pour recevoir des armes et bénir ceux qu'ils appelaient leurs libérateurs. L'enthousiasme était à son comble. Ce peuple jusqu'alors si malheureux, ne douta plus de la victoire. Il entrevoyait déjà un avenir plus consolant, dans le triomphe des principes auxquels il était resté fidèle. On s'adressait des félicitations réciproques avec un air de bonheur et de satisfaction. C'était l'équipage du navire, arrivé au port de sûreté après une cruelle tempête.

 

Le 27 juin 1795, les cris de vive la Religion ! vive le Moi ! dont l'air retentissait, annoncèrent le débarquement sur la plage de Carnac. La multitude qui s'y était rendue en était ivre de joie ; son allégresse remplit les républicains d'épouvante. Déjà les partisans de la Révolution, croyant leur parti perdu sans ressource, cherchaient à se réconcilier avec les royalistes. Déjà les fonctionnaires et ceux qui avaient leurs raisons pour craindre des vengeances, saisis de frayeur en voyant tout ce qui se passait autour d'eux, quittaient le pays, et se réfugiaient à Rennes. Hoche lui-même avait donné l'ordre à toute sa troupe de se replier en toute hâte sur la même ville. Il devait supposer que l'armée auxiliaire, réunie à celle du pays, allait promptement pénétrer dans l'intérieur. Avancer sans hésiter, telle devait être l'intention, et tel était aussi le plan de M. de Puissaye. Profitant du bon effet produit par le débarquement de l'expédition dont on exagérait les forces, facilement on eût été jusqu'aux portes de Rennes sans coup férir, et ce mouvement, qui ne compromettait rien, puisqu'on n'avait point à craindre d'attaque sur les derrières, déterminerait infailliblement une prise d'armes générale dans la Vendée, calme à cette époque, mettrait toute la Normandie en agitation, et placerait l'armée royale dans la position la plus avantageuse, appuyée sur les deux mers, le golfe de Gascogne et la Manche, et par conséquent dans le cas de recevoir de l'Angleterre de fréquents et faciles secours: mais par une inexplicable fatalité, une funeste division entre deux chefs paralyse tout.

 

On passe le temps le plus précieux à se disputer l'autorité, et l'ennemi plus actif et mieux avisé en profite pour rassembler ses forces ; bientôt revenu de son épouvante, au lieu de continuer sa retraite, il prend l'offensive. La ligne des royalistes, qui s'étendait d'Auray au-delà de Landévant, n'est déjà plus que défensive ; et attaquée sur différents points, on la voit se replier, et, chose étrange, sans être soutenue par les troupes de l'expédition. Les comtes de Puissaye et d'Hervilly se disputaient encore le pouvoir, ou, pour parler plus juste, le dernier refusait encore de reconnaître à l'autre le droit de commander les troupes débarquées, prétendant en être le seul chef, et soutenant que son rival n'avait sous ses ordres que les troupes de l'intérieur. Ces contestations, disons-nous, existaient toujours entre ces deux chefs, lorsqu'ils eurent sur les bras les colonnes républicaines qui les obligèrent de se retirer à Quiberon.

 

Une partie de la population du Morbihan avait quitté ses habitations pour se mettre sous la protection de l'armée royale. Plus de dix mille vieillards, femmes et enfants, fuyant avec leurs bœufs et chariots, encombraient les chemins et ne pouvaient que rendre la retraite plus difficile: Georges, d'Allègre et Lemercier « la soutinrent à la tête de leurs divisions. Le terrain fut disputé pied à pied, et souvent on en vint à la baïonnette ; sur une étendue de plus de deux lieues, les royalistes se battirent dans le plus grand ordre. Georges, qui dès lors savait par sa présence électriser le courage de ses soldats, était toujours sur les points les plus menacés: C'est aujourd'hui, disait-il, que les Chouans doivent montrer qu'ils savent combattre régulièrement. Ils ne se démentirent pas ; partout on se tint en ordre, et la plus grande intrépidité fut opposée à l'impétuosité de l'ennemi. Ces valeureux Bretons, en protégeant dans cette journée la fuite de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs pères, évitèrent à la France une scène d'horreur de plus. Cette retraite, qui ne fut pas sans gloire pour les insurgés, s'effectua le 5 juillet, huit jours après le premier débarquement à Carnac.

 

Les républicains, qui s'attendaient à entrer pêle-mêle dans la presqu'île avec les royalistes, furent contenus par les efforts de ceux-ci et le feu du fort Penthièvre, et se retranchèrent sans perdre de temps à Sainte-Barbe, position à l'entrée de la falaise, où il leur arrivait journellement du renfort. Du moment où les royalistes se virent acculés sur cette langue de terre, où l'absence du commandement laissait tout dans le désordre et la confusion, où l'épouse éplorée cherchait en vain son époux tué, et réclamait inutilement des soins pour son fils blessé, où enfin tout le monde, accablé de lassitude et d'épuisement, demandait à grands cris des vivres que personne ne fournissait, les Morbihannais aperçurent cette triste situation, signe précurseur de ce qui devait arriver. Ils perdirent l'espoir qu'ils avaient nourri jusqu'alors, de sortir victorieux de cette lutte. Cependant il restait encore une ressource, et dès l'entrée à Quiberon Georges proposa de l'employer, observant que dans aucun cas on ne pouvait rester dans une si mauvaise position, et que se borner à la défense de la place serait une faute qui ne manquerait pas d'avoir de fâcheux résultats.»

 

Notice sur Georges Cadoudal et le Morbihan pendant la révolution Par Joseph Cadoudal, 1829.

Blanche Belleroy

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