« La Demoiselle » Félicie de Fauveau sculpteur, soldat vendéen : un être surnaturel

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Félicie de Fauveau

 

    Félicie de Fauveau, scultpeur, est née à Florence en 1799, de parents bretons,elle y reste peu de temps, son père étant ruiné, c'est le retour en France. Jeune femme, dont chacun admirait le courage, dont tous exaltaient l'esprit d'à-propos et les piquantes saillies, elle était une mystérieuse individualité. Elle fut un ange pour les uns, quelque chose de bien moins doux pour les autres, mais aux yeux de la foule, Mademoiselle de Fauveau fut un être surnaturel.


    Cette Demoiselle délaisse le couteau de sculpteur et prend le maquis pour s’enfoncer en Vendée où elle rejoint la comtesse de La Rochejaquelein, chevauchant à travers les genêts de la Vendée, cherchant au milieu d'une société qui s'en va, à ressusciter les nobles enthousiasmes, à galvaniser les sublimes passions, à donner un corps aux grandes pensées qui tourmentaient son âme. Cette artiste sculpteur avait accouru pour s'inspirer de la foi vendéenne, quand son cœur s'était senti étouffé sous le matérialisme parisien.


    Prisonnière elle avait repris ses travaux. De la chambre pauvre et nue où la loi la tenait captive, elle avait fait un atelier où la lumière ne pénétrait qu'à regret à travers quelques épais barreaux, un atelier où sans jour, sans soleil, sans autre feu, au milieu de l'hiver, que celui de son génie, elle s'entourait de toutes les sublimes images, de toutes les capricieuses fantaisies que sa féconde imagination savait concevoir.


    Des blocs de pierre étaient là, épars dans la cour de la prison, pierres mises au rebut comme indignes même de construire un mur de ronde ou de faire une assise de cachot. Ces pierres-là, elle les convoitait ainsi que Phidias ou Thorwaldsen ont désiré leur premier marbre. Elle les aimait de tout son amour d'artiste ; car elle sentait que, sous ses doigts, ces pierres pouvaient s'animer et prendre la forme qu'il lui plairait de leur donner. Avec ces blocs informes et un peu de terre glaise, elle se replia sur elle-même ; puis, s'enfonçant dans la nuit des temps, où il n'y a point de ténèbres pour son imagination, on la vit prodiguer les merveilles de son talent et abréger ainsi les longues heures d'un rigoureux secret.


Lorsque la présence de madame la duchesse de Berri dans les départements de l'Ouest fit éclater cette espèce d'insurrection, dernier cri de la Vendée expirante, la Demoiselle se trouva à son poste. Elle s'y trouva, lorsque bien des hommes, dit-on, manquaient à l'appel. Elle eut du courage pour tous, comme elle avait du dévouement pour le malheur, de l'enthousiasme pour tout ce qui réveillait dans son âme une époque chevaleresque, des siècles si loin de nos mœurs, dont elle, la généreuse fille, n'a jamais pu comprendre les égoïstes et misérables calculs.

 

Quand elle meurt à Florence à quatre-vingt-sept ans, Félicie a été une artiste dilettante mais restée fidèle à elle-même. Depuis ce jour de deuil, la Vendée est veuve de sa Demoiselle.



LA DEMOISELLE : Au milieu des souvenirs que chaque buisson de la Vendée, que chaque lande de son Bocage, que chaque ravin de ses campagnes semblent évoquer comme pour donner à l'histoire, écrite avec les dénigrements ou l'enthousiasme de l'esprit de parti, un de ces solennels démentis, qu'après le combat, la victoire ou la défaite, tous les cœurs généreux acceptent avec impartialité, il est une image de jeune fille qui ne s'effacera pas plus des mémoires vendéennes que du marbre ou du bronze ciselés par ses mains, que de la pierre où elle grava son nom.


Ce nom qui, dans les arts, a si promptement acquis une gloire jusqu'alors étrangère à la faiblesse des femmes, gloire qui retentit avec tant d'éclat de Florence à Paris, du palais Pitti où elle est saluée au Louvre veuf de ses chefs-d'œuvre, par autorité du jury des arts, ce nom jouit dans les chaumières de la Vendée d'une autre popularité et d'une célébrité plus belliqueuse. En Vendée, mademoiselle de Fauveau n'est plus l'artiste inspirée qui avait rêvé de donner au vieux Louvre des portes d'airain que son ciseau devait sculpter, l'artiste qui longtemps avant sa condamnation à mort, créait, dans ses songes de jeune fille, un tombeau réparateur pour Dante Aligbieri, tombeau d'exil qu'une main d'exilée a élevé.


Là, dans ce pays si souvent travaillé parles révolutions, sur cette terre où l'histoire s'écrit tantôt avec la calomnie, tantôt avec du sang, dans ces genêts où le brillant duc de Lauzun, le fils des vieux maréchaux de Biron, combattait pour la république contre le paysan Cathelineau, sortant de son obscurité pour se porter le vengeur de la monarchie ; là au milieu de ces landes ou Kléber et Marceau, Hoche et Haxo étaient vaincus par Larochejacquelein et Cadoudal, par Stofflet et Charette, dont ils triomphaient à leur tour, mademoiselle de Fauveau n'était et ne voulait être qu'un soldat.


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MAQUETTE POUR UN MONUMENT A CLEMENCE ISAURE INSTITUANT LES JEUX FLORAUX, 1845
Cette maquette fut remise au Conseil municipal de la Ville de Toulouse pour examen lors de la séance du 10 mai 1845, mais l’œuvre en grandeur réelle ne fut jamais réalisée. Sont-ce seulement des raisons financières qui expliquent cet échec ? Certes, en 1834, le Conseil municipal avait déjà refusé un projet de monument à Clémence Isaure auquel il avait préféré un monument à Cujas, mais le projet de Félicie de Fauveau, connue pour son engagement légitimiste, fut transmis à la municipalité par un conseiller d’opposition, de surcroît chef du parti légitimiste…


A Paris, être un peintre renommé ou un statuaire célèbre, commander aux hommes d'intelligence par sa supériorité, ou dominer la multitude de toute l'autorité de son génie créateur, c'est fonder un règne nouveau, c'est établir son pouvoir sur la plus légitime comme sur la plus inébranlable des bases.


Mais dans les provinces de l'Ouest, dans celles surtout de la Bretagne et du Poitou, où les arts sont ignorés, où l'inspiration est incomprise ; où, en guerre civile, l'on mesure plutôt le degré d'énergie que le degré de talent ; où le sabre et la grande voix des passions politiques font taire les affections de la famille ou les admirations de l'atelier, il ne suffit pas d'un de ces noms que la gloire a popularisés à Paris, d'une de ces renommées que les journaux immortalisent.

 

Femme de cœur, comme artiste, mademoiselle de Fauveau avait deviné tout cela.

Elle ne venait point, parmi les chouans, avec sa gloire toute faite : c'était un volontaire de plus qui s'offrait sans condition, une Jeanne d'Arc qui avait la conscience de sa force, et qui descendait dans les Landes pour combattre ou pour mourir, comme avaient combattu, comme étaient mortes, dans les premières guerres, tant de femmes héroïques, dont le trépas même est inconnu de la génération qui en fut le témoin. Mademoiselle Félicie de Fauveau ne demandait qu'une place sur les champs de bataille. Cette place seule lui a été refusée par les événements ; mais son passage en Vendée, cette histoire de quelques mois, où elle sut si bien mêler l'art à la politique, ses transports d'artiste à ses élans de courage ; et où sa liberté, sa vie quelquefois, furent jouées par elle avec un étonnant sang-froid, tout cela déconcerta d'une si étrange manière les préoccupations des paysans, qu'après sept ans révolus, et sept ans d'une époque si fertile en événements de tout genre, mademoiselle de Fauveau est restée comme un type historique que la contrefaçon ne peut défigurer.


Atelier de Félicie de Fauveau

Atelier de Félicie de Fauveau


Dans les châteaux on s'étonne pendant les longues heures des veillées de cette existence en dehors de toutes les habitudes de la vie, de cette richesse d'imagination qui savait jeter de si magnifiques broderies sur un manteau troué par les balles. On parle encore de Félicie de Fauveau comme d'une de ces apparitions fantastiques, qui, au siècle de la chevalerie, aurait fait le sujet des ballades et inspiré aux trouvères les chants les plus gracieux ; mais c'est dans les chaumières surtout que son nom est resté plus populaire, car c'est là qu'elle a régné en souveraine, là qu'elle a involontairement exercé un empire que le temps n'a point affaibli.

Sous le chaume du laboureur, comme dans le fond des vallées où le chouan cachait son existence menacée, ne croyez pas que la grande artiste ait conservé son nom ; le réfractaire et le paysan n'ont point tenu compte de cette illustration qui naissait au monde des musées, ils ont pris mademoiselle de Fauveau comme elle se présentait, sans ambition vulgaire, sans arrière-pensée. Ils ont rencontré une femme qui venait partager leurs dangers et ils ne s'en sont point d'abord autrement préoccupés.


Mais lorsque peu à peu leur instinct a senti quel compagnon d'armes le hasard leur donnait ; quand ils l'ont vue, bravant les incessants périls d'une guerre civile mal conçue et plus mal organisée, renouveler dans leurs landes incultes les prodiges de l'ancienne guerre et évoquer avec une entraînante passion les ombres et les souvenirs des vieux chefs, les paysans s'émurent à ces récits qu'elle connaissait mieux qu'eux, ils s'attendrirent à ces chaleureuses paroles qui tombaient sur leurs coeurs comme des chants de mère ou des vœux de fiancée ; puis, dans leur naïve simplicité, ils déshéritèrent mademoiselle de Fauveau de tous ses titres à la célébrité, de son nom de famille même, et, parmi eux, elle ne fut, elle n'est encore que La Demoiselle, la demoiselle qui, tantôt leur apparut sur les ruines du château de la Durbellière où naquirent, où reposent dans leur glorieux linceul ces Larochejacquelein dont elle aimait à redire les exploits.


Simple et bonne, touchante ou intrépide, elle s'était donné un rôle dont elle ne s'écarta jamais ; elle avait reçu de son cœur une mission à laquelle elle ne voulut jamais faillir. Ce n'était pas, nous le croyons toujours, la haine pour les uns, l'amour pour les autres qui l'entraînaient dans cette aventureuse carrière où, depuis Jeanne d'Arc, aucune femme n'a paru avec tant de prestige. Dans son âme il y avait quelque chose de plus inspirateur qu'une impulsion politique. C'était un rêve de moyen âge qui se réalisait pour elle, une sorte de chevalerie en gros sabots et en veste de bure qu'elle évoquait du fond de son coeur, qui se présentait à elle sous l'attrait d'une cause alors vaincue, d'une cause qu'elle croyait pouvoir relever sous la poésie de son courage individuel.

Mademoiselle de Fauveau, en Vendée, avait fait deux parts de sa vie : au château de Landebaudière où, à l'école de la comtesse Auguste de Larochejacquelein, la compagne du noble Balafré de la Moskowa, elle s'initiait à tous les dévouements, c'était toujours la brillante artiste, la Corinne du moyen âge ressuscitant, sous son enthousiaste parole, les merveilles que traduisait son ciseau de sculpteur.


Là, au milieu des bois dont elle était entourée, la Demoiselle, sous les orages de guerre amoncelés, s'occupait des beaux-arts et de la politique, d'un pamphlet dont elle écoutait avec distraction la lecture et d'une riante image des temps passés qu'elle jetait sur le papier, petits chefs-d'œuvre d'imagination prodigués avec la profusion d'un fils de famille qui entre dans le monde sans connaître le prix de l'or.


Tour à tour elle maniait la lyre et l'épée, le pistolet et le pinceau ; ses mains pétrissaient l'argile ou s'exerçaient au tir de l'arquebuse, elle façonnait la pierre sous le ciseau, ou, dans des conversations pleines de rapprochements guerriers, de généreux élans ou de spirituelle satire, elle se laissait aller au torrent de ses pensées. Elle s'enivrait de ses espérances sans intérêt personnel, comme un autre s'enivrerait de son égoïsme ; puis belle de tout le charme d'un courage qui ne connaissait point le danger, elle électrisait la plupart de ces hommes accourus vers elle avec un calcul dans le cœur, avec un sentiment de crainte dans la tête.

Mais pour trouver mademoiselle de Fauveau digne d'elle, c'était dans les campagnes, loin des châteaux et de l'étiquette qu'il fallait la voir. Là, elle ne parlait plus pour mieux écouter. Elle admirait. Eh ! que son admiration était expansive et profondément sentie. Comme sous son béret de velours noir d'où ses beaux cheveux cendrés s'échappaient en longues boucles uniformes à la façon du Dante, son front pâle et méditatif s'illuminait !

Un jour on la conduisit dans la métairie où vit encore, pauvre et ignoré, un de ces vieux débris de la grande guerre, un paysan qui, après avoir fait le coup de feu sous les ordres de M. Henri, combattu avec Charette et repoussé aux cent-jours le brillant despotisme de l'empereur, ne peut plus aujourd'hui que réveiller des souvenirs de gloire nu de fidélité.

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8. Félicie de Fauveau (1799-1886)
Buste funéraire d’enfant
Marbre - H. 43 cm
Toulouse, Musée des Augustins
Photo : Daniel Martin


La Demoiselle entra ; puis, en présence de ce vieillard au front vénérable, entouré de ses enfants et de ses petits fils dont le plus jeune est assis sur ses genoux et joue avec la croix de Saint-Louis rayonnant sur la poitrine de l'aïeul, la Demoiselle inclina la tête en signe de respect. Sa main si blanche pressa la main calleuse que le vieux capitaine de paroisse lui tendait, et, après lui avoir parlé de tout ce qui l'intéressait ici-bas, elle voulut faire remonter le soldat à ses premières campagnes, car le soldat avait, dans son histoire, une bataille qui aurait honoré toute une vie moins bien remplie que la sienne. A la demande de la Demoiselle, dont peut-être encore il ignore le nom de famille, le capitaine de paroisse commença le récit suivant :


« Le Vendredi-Saint de l'année 1794, M. de Marigny, qui était revenu de notre malheureuse expédition d'au delà de la Loire, désira, et c'était un vœu bien naturel, revoir le château de Clisson que les bleus avaient brûlé, et où, sous M. de l'Escure, le propriétaire du manoir, il avait été si heureux et si aimé par tous ceux qui l'habitaient. C'était un pèlerinage que le général tenait à accomplir, un hommage sans doute qu'il allait rendre à la mémoire de son ami. M. de Marigny m'ordonna de l'accompagner ; je le suivis avec un triste bonheur. Nos yeux ne rencontrèrent partout que des cendres et des débris. Nos pieds ne heurtèrent que des ruines, ruines venues avant le temps, et accumulées là comme un fatal tableau des misères qu'enfantent les discordes civiles. M. de Marigny et moi, nous parcourions d'un œil morne ces lieux dévastés, ces beaux jardins, ces grands bois où avait passé le fer de la destruction, lorsque tout à coup quelques paysans qui fuyaient en désordre, la plupart même sans armes, arrivent auprès de nous et racontent avec effroi qu'une colonne de plus de douze cents hommes avance vers Clisson, portant partout devant elle, à côté d'elle, le pillage, l'incendie et la mort.


» M. de Marigny tressaille à ces paroles comme un homme qui sort d'un songe affreux, et se penchant à mon oreille :

» — Eh bien ! Michel, me dit-il, que faut-il faire ?


» — Vous le savez bien mieux que moi, général, répondis-je, et pendant cet entretien à voix basse, je regardais si ma carabine de campagne ne me faillirait pas à l'occasion, et ma main agitait doucement dans son fourreau le sabre de cavalerie que voilà suspendu à mon chevet, entre le crucifix et l'image de la bonne Vierge Marie. Le général comprit ce qu'il nous restait à faire ; puis, de son ton bref et impérieux :


» — Y a-t-il ici, quelque part, une cloche pour sonner le tocsin et réunir des soldats ?


» On entendit ce vœu, on saisit cet ordre. Je cours avec quelques paysans intimidés par le voisinage des républicains au clocher que les bleus n'avaient pas eu la précaution de détruire. Le tocsin fait résonner son belliqueux appel. Bientôt, comme par miracle, il a réuni autour de nous tous ces hommes épars qui allaient être frappés sans défense. Nous apercevions déjà sur les hauteurs les troupes républicaines. Nous entendions leurs chants de victoire et leur hymne de mort. Il y avait, je ne sais pas si elle s'y trouve encore, il y avait donc dans l'avenue même du château une croix de bois. M. de Marigny s'était placé tout à côté d'elle, comme pour en faire son drapeau et son point de réunion. Nos gens tremblaient, car ils voyaient l'ennemi et ne savaient pas quel vengeur le ciel leur suscitait.


» — C'est aujourd'hui le Vendredi-Saint, s'écria le général. Le bon Dieu nous livre des républicains à vaincre. Avant de combattre et de mourir peut-être, à genoux au pied de cette croix où il expire en ce moment pour le salut de tous, et prions !


» Au même instant, toute cette foule qui était là, découragée, anéantie, reconnaît la terrible voix qui vient de retentir à ses oreilles. Elle se précipite à genoux par un instinct plus puissant que la volonté. Les têtes se découvrent, et soudain de toutes ces bouches il ne sort qu'une prière. C'était le Vexilla régis prodeunt que nous chantions encore autour de cette croix, comme à la veille de nos premières victoires, comme lorsque, sans armes, sans munitions, sans tactique militaire, nous nous élancions à travers les ennemis et portions ou recevions la mort dans ses rangs. »


Et à ces mots, le capitaine de paroisse essayait de se soulever de son large fauteuil de bois de chêne, puis de son bras tremblant, il cherchait à soutenir la faiblesse de son corps, lorsque, portant un regard sur la Demoiselle, qui semblait s'attacher à ses lèvres, il voit de grosses larmes couler sur ses joues, larmes saintes qu'elle ne prenait plus même la peine de cacher. Le Vendéen respecta cette émotion qu'il comprenait, puis il continua :

« C'était la prière du jour, l'hymne de la croix. Nous la chantions comme nos cœurs la sentaient, comme vous la comprenez vous-même, mademoiselle.

» — Et c'était bien beau, n'est-il pas vrai ? s'écrie mademoiselle de Fauveau. Quel chant ! quelle poésie ! et quels hommes ? »


Cet accent parti de l'âme électrisa le vieux Vendéen qui, inspiré lui-même par cette émotion, traduisant si bien en pleurs éloquents l'émotion qu'il éprouve, se rappelle à la fois et son enthousiasme d'autrefois, et son ardeur dans la bataille ; il se redresse comme un vieux chêne dont la cognée a frappé les racines, mais qui, plus vigoureux que les bras dont il est assiégé, résiste et va encore une fois perdre sa tête dans les nues ; il s'avance vers la demoiselle, il la fixe avec enthousiasme :


« — Oui, ce fut un beau spectacle, reprit-il ; les balles des bleus sifflaient autour de nous. Ils nous cernaient déjà, et plus d'un de nos frères était tombé sous leur plomb, quand M. de Marigny, d'une voix plus tonnante que jamais, et toujours à genoux, reprend l'O crux, ave, spes unica. puis d'un geste il contient dans la même position tous ceux qui ont prié avec lui.


» La strophe achevée, nous nous relevons en face de l'ennemi mêlant à nos chants pieux ses détonations meurtrières. Qui nous plaça en ligne ? qui nous donna l'ordre d'attaque ? qui nous précipita sur les bleus ? qui nous fit vaincre ? Dieu le sait ; mais une demi-heure après que l'hymne eut cessé, il n'y avait plus de républicains devant nous. Ils étaient tous étendus morts sur la terre. »


Et la Demoiselle, écartant de sa main tremblante les longs cheveux que le vent agitait sur son front, contemplait dans une muette extase cet homme qui venait, disait-elle plus tard, de faire une épopée en quelques heures, et ses lèvres émues ne pouvaient balbutier que d'étranges paroles de reconnaissance, car elle avait sous les yeux une image de ces hommes de fer que Napoléon appelait des géants. Pour elle, c'était une révélation du rôle qu'elle se croyait réservée d'en haut à jouer dans de nouvelles luttes.


La scène que je viens de raconter se renouvelait fréquemment. La Demoiselle ne visitait-elle pas chaque jour les fermes isolées, les villages encore à moitié détruits, et les mille champs de bataille qui peuvent évoquer d'aussi tristes, d'aussi glorieux souvenirs ?


Se reposant sur l'escabeau du foyer champêtre ou assise avec une famille vendéenne autour de la longue table de chêne, enveloppée de son amazone de drap bleu, comme un général de son manteau de guerre, elle prêtait une oreille attentive aux narrations des vieillards, aux mystérieuses confidences d'une femme, aux miracles et aux prophéties recueillis dans la nuit des temps et répétés avec une si consciencieuse franchise par ces hommes qui avaient encore plus foi dans la Providence que dans leur force. A ces interminables récits, la Demoiselle, le cou tendu, les bras croisés sur la poitrine, ne perdait pas un geste, ne laissait pas tomber une syllabe ; on eût dit que chaque mot avait sa portée, que chaque expression peignait toute une époque.


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Félicie de Fauveau , 1827

 

Plutarque lui-même aurait posé devant elle et parlé avec cette sublime naïveté qu'il a fait passer dans ses écrits, qu'elle n'aurait pas été plus attentive : car à tant de récits écoutés d'une oreille avide, à tant de poésie presque consumée en pure perte, il ne manquait plus qu'une consécration. La Demoiselle fut arrêtée préventivement, arrêtée après avoir pris la place de madame de Larochejacquelein, son amie. A peine en prison, elle se mit à l'œuvre pour donner un corps à toutes les pensées dont elle avait été obsédée pendant ce peu de mois de séjour en Vendée, qui, aujourd'hui, dans ses enivrements de Florence, dans ses joies d'artiste, dans ses rêves de femme, doivent avoir pour elle quelque chose de si poétique.


Au fond des cachots de Bourbon et de Fontenay, mademoiselle de Fauveau ne resta pas longtemps ignorée. Sa célébrité traversa promptement la geôle ; elle fit de cette jeune fille, dont chacun admirait le courage, dont tous exaltaient l'esprit d'à-propos, les piquantes saillies et les travaux inachevés, une mystérieuse individualité à laquelle tous les partis se plaisaient à rendre hommage. On lui prêta tous les genres de séduction ; on l'honora de toutes les accusations et de tous les panégyriques ; elle fut un ange pour les uns, quelque chose de bien moins doux pour les autres, mais aux yeux de la foule sur les instincts de laquelle le merveilleux a tant d'empire, mademoiselle de Fauveau prisonnière fut un être surnaturel.


Ce n'était plus la Demoiselle chevauchant à travers les genêts de la Vendée, pour chercher, au milieu d'une société qui s'en va, à ressusciter les nobles enthousiasmes, à galvaniser les sublimes passions, à donner un corps aux grandes pensées qui tourmentaient son âme.


L'artiste qui était accourue s'inspirer à la foi vendéenne, quand son cœur s'était senti étouffé sous le matérialisme parisien, et qui, pour saisir l'épée, avait brisé le ciseau instrument de sa gloire, disparaissait sous les fabuleux récits dont on entourait sa prison. On interrogeait avec empressement, on recueillait avec avidité l'acte le moins important de sa vie, le plus insignifiant détail qu'il était possible de se procurer.


Les magistrats, les fonctionnaires publics, tout fonctionnaires qu'ils étaient, se prêtaient avec une bonne grâce bien française à cette légitime exaltation dont ils ne prenaient pas même la peine de se défendre ; et cependant pour attirer ainsi sur elle l'attention publique, que faisait cette jeune femme dont jusqu'alors le nom, tout populaire qu'il était déjà dans les arts, n'avait jamais percé la triple enceinte qui enveloppe une petite ville d'un long voile d'obscurité ?


La prisonnière avait repris ses travaux. De la chambre pauvre et nue où la loi la tenait captive, elle avait fait un atelier, un atelier où la lumière ne pénétrait qu'à regret à travers quelques épais barreaux, un atelier où sans jour, sans soleil, sans autre feu, au milieu de l'hiver, que celui de son génie, elle s'entourait de toutes les sublimes images, de toutes les capricieuses fantaisies que sa féconde imagination savait concevoir.


Des blocs de pierre étaient là, épars dans la cour de la prison, pierres mises au rebut comme indignes même de construire un mur de ronde ou de faire une assise de cachot. Ces pierres-là, elle les convoitait ainsi que Phidias ou Thorwaldsen ont désiré leur premier marbre. Elle les aimait de tout son amour d'artiste ; car elle sentait que, sous ses doigts, ces pierres pouvaient s'animer et prendre la forme qu'il lui plairait de leur donner. Avec ces blocs informes et un peu de terre glaise, elle se replia sur elle-même ; puis, s'enfonçant dans la nuit des temps, où il n'y a point de ténèbres pour son imagination, on la vit prodiguer les merveilles de son talent et abréger ainsi les longues heures d'un rigoureux secret.


La déplorable mort de M. de Bonnechose lui est annoncée. C'était un digne et noble jeune homme dont mademoiselle de Fauveau avait été à même d'apprécier toutes les qualités de l'esprit et du cœur. Cette mort inattendue fut pour elle un coup douloureux, un coup qui retentit bien tristement dans l'enceinte de cette prison de Fontenay où, avec la Demoiselle, se trouvaient alors enfermés MM. Aymar de la Tour-du-Pin et Jules de Beauregard, que l'on accusait de complot contre l'État. Elle n'avait, pour consacrer une pareille mort, qu'un pinceau à la main. Sur le revers même de la gluante muraille de sa prison, elle jeta à la postérité son foudroyant archange saint Michel, et elle s'arrêta là, dédaignant de poursuivre les travaux qu'elle avait entrepris, travaux donnant à sa captivité un air de fête ou une consécration que dorénavant elle refusait de lui accorder.


Lorsque la présence de madame la duchesse de Berri dans les départements de l'Ouest fit éclater cette espèce d'insurrection, dernier cri de la Vendée expirante, la Demoiselle se trouva à son poste, comme s'il n'y avait plus pour elle de cachots sur le sol français. Elle s'y trouva, lorsque bien des hommes, dit-on, manquaient à l'appel. Elle eut du courage pour tous, comme elle avait du dévouement pour le malheur, de l'enthousiasme pour tout ce qui réveillait dans son âme une époque chevaleresque, des siècles si loin de nos mœurs, dont elle, la généreuse fille, n'a jamais pu comprendre les égoïstes et misérables calculs.


Depuis ces jours de deuil, la Vendée est veuve de sa Demoiselle, et Paris ne s'enrichit presque qu'à la dérobée des ouvrages du Benvenuto Cellini de notre siècle.

J. Crétineau Joly.

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