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Les révolutionnaires n’aiment pas l’Histoire. Elle a pour fâcheux effet de perpétuer leurs travers et leurs crimes. Ils se sont par conséquent employés à la falsifier, à l’asservir aux besoins de leur cause. C’est ainsi que sont nées les légendes révolutionnaires.

bara.jpgL’une d’elles a connu un succès qui a traversé les siècles, la légende de l’Enfant Bara. On est même surpris aujourd’hui encore de voir des auteurs continuer à ânonner docilement le discours de Robespierre à la tribune de la Convention, le 8 nivôse an II (28 décembre 1793) : « Ce jeune homme, âgé de treize ans, a fait des prodiges de valeur dans la Vendée. Entouré de brigands qui, d’un côté, lui présentaient la mort, et de l’autre lui demandaient de crier vive le roi ! il est mort en criant vive la république ! »


D’où vient cette histoire ?

Commençons par son héros. François Joseph Bara est né le 30 juillet 1779 à Palaiseau*. Il était le fils de François Bara, garde-chasse au château du prince de Condé, et de Marianne Leroy, qui eurent 11 enfants, dont 9 vivaient encore en 1789. Joseph était le dernier. Ses grands-parents maternels étaient au service des d’Estimauville, à Pont-l’Evêque. L’un des membres de cette famille noble, Jean-Baptiste Marie Desmarres d’Estimauville, prit le parti de la Révolution (il fera l’économie de sa particule pour ne conserver que le nom de Desmarres) et reçut le commandement du 8e régiment de hussards. Et c’est naturellement qu’il admit le jeune Joseph Bara, dont il connaissait la famille, comme domestique.


Dans quelle circonstances Bara est-il mort (officiellement) ?

Chromo la mort de Bara 4Le 25 frimaire an II (15 décembre 1793), une lettre adressée de Cholet par l’adjudant général Desmarres est lue à la tribune de la Convention par Barère. L’officier qui a été envoyé en Vendée a été battu une semaine auparavant près de Jallais. Il s’en explique sommairement mais, pour atténuer les conséquences que sa défaite allait produire parmi les députés, il choisit de mettre en avant la mort de son jeune domestique :

 

« Trop jeune pour entrer dans les troupes de la République, mais brûlant de la servir, cet enfant m’a accompagné, monté et équipé en hussard : toute l’armée a vu avec étonnement un enfant de 13 ans affronter tous les dangers, charger toujours à la tête de la cavalerie ; elle a vu, une fois, ce faible bras terrasser et amener deux brigands qui avaient osé l’attaquer. Ce généreux enfant, entouré hier par les brigands, a mieux aimé périr que de se rendre et leur livrer deux chevaux qu’il conduisait. » Desmarres conclut en demandant des secours pour la mère du garçon.


Comment cet événement a-t-il été monté en épingle ?

Une telle nouvelle ne pouvait passer inaperçue à un moment où la Vendée est à l’agonie. Robespierre s’en empare, Barère brode une fable avec l’emphase délirante qu’on lui connaît. Il leur faut trouver des modèles de vertu républicaine, quitte à réécrire l’histoire. Bara devient ainsi un « hussard » qui « tuait des brigands et résistait à l’opinion royaliste » (discours de Robespierre du 8 nivôse). La Convention est alors unanime pour accorder les honneurs du Panthéon à l’enfant et octroyer une pension à sa mère. Bara entre dans la légende.


Que s’est-il passé en réalité ?

La mort de Bara par VauthierHormis la lettre de Desmarres qui lui a davantage servi à se dédouaner qu’à rendre compte des faits, les Souvenirs de Madame de La Bouëre évoquent eux aussi la mort de Bara. La mémorialiste en parle comme d’un « petit pillard » qui aurait tenté, selon une tradition locale, de s’emparer de deux chevaux chez des paysans, et aurait donc été abattu par ces derniers. Contrairement à ce que la légende laisse à penser, Bara n'est en effet pas mort au cours d'un combat. On peut aussi légitimement penser que si des Vendéens dignes de ce nom avaient tué ce petit « hussard » pour saisir ses chevaux, Desmarres aurait lancé ses hommes à leur poursuite pour venger ce crime. Or il n’en a rien été.


Comment Bara a-t-il survécu à Robespierre ?

Joseph Bara par WeertsRobespierre n’a cure des faits. Son discours du 8 nivôse scelle « sa » vérité sur la mort de Bara. Desmarres envoie une seconde lettre lue à la Convention le 21 nivôse an II (11 janvier 1794), ajoutant encore du « foutu brigand » à son premier récit fantaisiste. Cela ne lui portera pas chance. Il sera arrêté peu après et finalement guillotiné le 31 janvier suivant. L’Histoire officielle n’a surtout pas besoin de témoins.


Elle a en revanche besoin d’images, et Bara va lui en fournir à profusion, d’abord sur le portrait imaginé par David, peintre officiel de la République, largement diffusé. Modèle d’inspiration pour les artistes de la Révolution, le petit « hussard » retrouve sous la IIIe République le rôle d’objet pédagogique que Robespierre lui avait assigné. Les tableaux subliment la légende, le jeune domestique de Desmarres est métamorphosé en tambour (par Charles Moreau-Vauthier), ou en hussard (par Jean-Joseph Weerts), tandis que ses assaillants sont représentés toujours plus sauvages et hirsutes, en veillant bien à les affubler de chapelets, de Sacrés-Cœurs et de cocardes blanches pour signaler « l’ennemi ».


La Révolution aime-t-elle donc tant les enfants ?

Inauguration statue de Bara PalaiseauQu’on ne s’y trompe pas, les Bara, Viala et autres jeunes parangons de vertu républicaine n’ont été que des outils de propagande. Les révolutionnaires ont maintes fois manifesté leur peu d’égards pour les enfants, eux qui ont laissé mourir dans des conditions atroces, au fond d’un cachot du Temple, un petit garçon de 8 ans ; eux qui ont fait massacrer en Vendée des milliers d’innocents parfois âgés de seulement quelques mois. Sans réclamer que la légende de Bara – si profondément ancrée dans nos pauvres têtes – soit ramenée à sa vérité historique, pourrait-on, au moins, ne pas oublier ces malheureuses victimes ?

* Son acte de baptême est consultable sur le site des Archives départementales de l'Essone en ligne -> état civil -> Palaiseau -> BMS 1777-1791 -> page 73/413. Son nom est indifféremment écrit Bara ou Barra. Rappelons que l'orthographe des patronymes n'a été fixée que dans les années 1870, après la création des livrets de famille.


Illustrations : Deux chromos de la mort de Bara, un sujet de prédilection pour ces images publicitaires qui ont popularisé l'image du petit « hussard », comme jamais Robespierre n'aurait pu en rêver ; Bara déguisé en tambour dans le tableau de Charles Moreau-Vauthier (1880) ; Bara affublé d'un uniforme de hussard dans le tableau de Jean-Joseph Weerts (1882) ; l'inauguration de la statue de Bara réalisée par Louis Albert-Lefeuvre, pour la commune de Palaiseau (1881).

A lire sur le sujet, les articles de Simone Loidreau dans la Revue du Souvenir Vendéen : n°38, mars 187, pp.27-28 ; n°40, septembre 1957, p.26 ; n° 129, Noël 1979, pp.32-36.
 
Les légendes révolutionnaires, épisode 1 : la Prise de la Bastille
Les légendes révolutionnaires, épisode 2 : La Roche de Mûrs
Les légendes révolutionnaires, épisode 3 : La victoire de Valmy

 

Source Vendéens & Chouans : http://guerredevendee.canalblog.com/archives/2011/11/05/22582595.html 

Tag(s) : #Histoire-Culture

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