On ne juge pas un juge

 

Dossier : la justice en crise
Les serfs et les manants se font dérouiller pour un vol de poule ou de mobylette par des magistrats suffisants.
Les magistrats forment un clan, pour quelques-uns d'entre eux une bande, pour la plupart une caste.

 

S'il faut croire les sondés et le sondage qui va avec, réalisé sur le site internet de l'union-L'Ardennais, 66 % des personnes interrogées n'ont pas confiance en la justice.


C'est mon cas. Je ne fais plus confiance en la justice de mon pays.
D'une part parce que les magistrats à l'abri, peinardement assis sur le Code pénal, drapés dans leur dignité, planqués sous toques, montent des coups, règlent des comptes, font dans le spectacle et le politico- judiciaire. De l'autre parce qu'il m'a fallu du temps, une certaine expérience des décisions de justice, la certitude qu'elle est de moins en moins indépendante, de plus en plus inféodée.


Comme au poker, j'ai payé pour voir. Jugez plutôt, si je puis dire bien évidemment.


Pour un oui, pour un non, je dérouille, et avec moi le groupe de presse de 650 salariés que je dirige et les journalistes qui, du mieux qu'ils le peuvent, font consciencieusement leur travail dans les quotidiens du Pôle Champagne-Ardenne/Picardie.


Nous dérouillons à Reims, nous dérouillons à Troyes, nous dérouillerons sans doute demain ailleurs, à Sedan, Charleville-Mézières, Soissons, Saint-Quentin… Nous dérouillons d'avoir raison trop tôt, d'appeler un chat un chat. Nous dérouillons rarement sur le fond, toujours sur la forme, pour un mot de travers, pour le ton, pour une « mauvaise foi » toujours présumée à cause d'une loi dont l'essentiel date du XIXe siècle.


Nous dérouillons à raison de fortes amendes, nous dérouillons histoire de nous empêcher de faire notre travail tout simplement. Cela s'appelle de la censure. Cette censure participe à la mort lente de la presse quotidienne régionale et départementale et ceux qui s'en donnent à cœur joie sont les mêmes qui revendiquent, des trémolos dans la voix, la liberté de la presse à condition toutefois qu'elle s'applique ailleurs que chez eux, le plus loin possible, en Tunisie, Égypte, Iran, c'est la mode aujourd'hui. Une liberté de presse, une indépendance de ton, une ligne éditoriale que je revendique, qui porte lentement mais sûrement ses fruits et que je ne suis pas prêt de brader. Une ligne malgré tout bien difficile à tenir, je vous l'avoue, parce que coincés d'une part entre des magistrats qui nous bastonnent et de l'autre quelques politiques de grand chemin qui, faisant pression sur la ligne éditoriale de nos titres, jouent avec l'argent du contribuable. À l'exemple de ce triste emplâtre de René-Paul Savary, président deux tons, UMP le matin et PS le soir, du conseil général de la Marne.


Nous avons ainsi récemment dérouillé d'une amende de 50 000 euros pour un escroc à l'huile d'olive titulaire d'un mandat d'arrêt au Maroc et de 22 000 euros pour des policiers pris à franchir la ligne jaune, à bidouiller des PV d'interrogatoire sous couvert et pression d'un procureur, un certain Nachbar, du genre tonton flingueur et gouverneur d'une colonie.


Nous venons de dérouiller à Troyes de 10 000 euros d'amende au sujet d'un vieillard encore gaillard de sénateur UMP qui faisait dans le sordide et l'exploitation sans honte de petit personnel.


Dans ces conditions, si cela devait devenir la règle, nous ne pourrions plus rien écrire, plus rien révéler. La presse régionale, ayant perdu depuis des lustres, en même temps que des lecteurs et des moyens financiers, son âme, son esprit critique, le goût de l'investigation, des révélations, du grand reportage et des grandes enquêtes, nous en serions réduits au fil du temps à ne faire qu'une sous-presse de proximité à base de programme TV ou mieux encore de cire pompes, contraints de laisser la place et de saliver chaque jour devant les révélations des uns et le ton des autres employé par les nationaux, les « Parisiens », internet, sans craindre eux, le retour du bâton judiciaire : confrères de Canal +, humoristes, Guignols de l'info, Canard enchaîné, Marianne, le fils Bedos allant même jusqu'à traiter les flics de « racaille du bon côté »…


Contraints de voir passer avec étonnement, et en toute impunité d'ailleurs, les procès-verbaux d'auditions dans des officines de presse en ligne notoirement orientées à gauche, lesquelles pratiquent avec la complicité active de certains magistrats et auxiliaires de justice politisés ce qu'ils nomment « des instructions à ciel ouvert »…


Contraints de voir aussi des magistrats se servir sans vergogne d'écoutes illégales, lesquelles se retrouvent en ligne chez l'incontournable Médiapart alors que nous sommes parfois poursuivis pour recel de documents reçus sous pli anonyme à la rédaction et considérés par les juges comme volés.


Contraints de voir passer des PV d'auditions, des petits carnets être saisis le matin par la justice et publiés en soirée dans une presse pas franchement de droite d'ailleurs.


Autorisés sommes-nous en revanche par la coutume, l'oligarchie bien pensante et régionale à couvrir les faits divers sordides, les conseils municipaux, les tournois de tarot, les remises de médailles, les entrées solennelles de la magistrature et les comparutions en correctionnelle au cours desquelles le petit peuple déconnant, les gueux, les serfs et les manants se font dérouiller allègrement pour un vol de poule ou de mobylette par des magistrats suffisants, extrêmement méprisants parfois.


Tout cela étant dit, nous dérouillons surtout, parce que les magistrats forment un clan, pour quelques-uns d'entre eux une bande, pour la plupart une caste. Parce que le corps des magistrats se protège à l'excès. Parce qu'en France, on ne juge pas un juge.


Seulement voilà, faute de les juger, on les touche. C'est d'ailleurs notre métier de journaliste de toucher un peu à tout, en particulier à tous les corps de métier. On les touche ici, on les a touchés là-bas. On en a fait vaciller certains, on en a fait trébucher d'autres et ce n'est peut-être pas fini… Alors forcément, en retour, par esprit de corps, par solidarité, pour régler les comptes, les toques qui restent nous dérouillent avec joie parce que de palais en palais, de parquet en parquet, ils se passent le mot dans les dîners en ville : « Ceux-là déstabilisent l'institution judiciaire… »


Sauf que sans nous, l'institution judiciaire se débrouille fort bien toute seule, comme vous le verrez quelques lignes plus loin, dans un article réservé aux magistrats, aux toques que nous avons ces dernières années épinglées, ce dont nous payons le prix fort aujourd'hui.


Cela dit, je n'en fais pas une spécialité. Ça doit être tout simplement mon karma. Celui d'attirer les toques pourries, certains d'entre eux « multirécidiviste(s) », comme dirait Marc Trévidic, juge d'instruction, à l'endroit de Sarkozy qui, selon le juge, mérite « une peine plancher » pour ses attaques incessantes contre la justice.


Sauf que la peine plancher s'applique rarement aux magistrats qui déconnent. Pour ceux-là, ce serait plutôt la retraite plancher, bien planquée d'ailleurs et plutôt dorée sur tranche si on la compare à d'autres corps de métier bien plus pénibles que celui de magistrat. C'est tout cela, assorti d'un rendement légendaire sorte de minimum légal qu'il convient de dénoncer chez les magistrats et pas vraiment le manque de moyens.


En conclusion, vous comprendrez pourquoi au recrutement de robes noires, je milite davantage pour celui, massif, de blouses blanches, toubibs et infirmières, lesquels manquent cruellement de bras et de moyens. À deux pour trente malades, parfois plus, dont une aide-soignante, j'en connais peu qui ont le temps de lever la patte pendant les heures de service et se regarder le nombril.


Et vous comprendrez aussi pourquoi je ne me rendrai plus, les journalistes non plus d'ailleurs, devant les juridictions compétentes en matière de diffamation. Ce sera à notre tour de faire grève.


En revanche, nos avocats, histoire de faire gagner du temps aux magistrats à ce qu'il paraît surchargés de travail, nous représenterons simplement munis du carnet de chèques selon le cas de l'union, l'Est-Eclair, Libération Champagne, L'Ardennais ou L'Aisne Nouvelle. Poi nt de plaidoiries, d'offres de preuve, de témoins, de contre-enquête qui ne servent à rien ou presque puisque la cause est déjà entendue. Les chèques seront signés, le président du tribunal n'aura plus qu'à faire griffonner par le greffier de service les sommes réservées aux amendes, aux dommages et intérêts histoire de régaler la partie civile et d'engraisser le Trésor public.


Et justice sera rendue.


J. TILLIER

 

http://www.lunion.presse.fr//article/aisne/on-ne-juge-pas-un-juge

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Personnaly © 2014 -  Hébergé par Overblog