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Lorsque au printemps de 1800, Chateaubriand regagne la France, quel spectacle, sur la route de Calais à Paris, lui offre son pays retrouvé ?

 

« On eût dit que le feu avait passé dans les villages; ils étaient misérables et à moitié démolis ; partout de la boue ou de la poussière, du fumier et des décombres. A droite et à gauche du chemin se montraient des châteaux abattus ; de leurs futaies rasées, il ne restait que quelques troncs équarris, sur lesquels jouaient des enfants. On voyait des murs d'enclos ébréchés, des églises abandonnées, dont les morts avaient été chassés, des clochers sans cloche, des cimetières sans croix, des saints sans tête et lapidés dans leurs niches. Sur les murailles étaient barbouillées ces inscriptions républicaines déjà vieillies : Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort. Quelquefois on avait essayé d'effacer le mot Mort, mais les lettres noires ou rouges reparaissaient sous une couche de chaux. Cette nation, qui semblait au moment de se dissoudre, recommençait un monde, comme ces peuples sortant de la nuit de la barbarie et de la destruction du Moyen Age. »

 

Sans doute savons-nous que les Mémoires d'outre-tombe sont « un festival de farces et attrapes » (Henri Guillemin), et qu'à tout le moins il faut en prendre et en laisser. Mais, sur ce chapitre du retour d'exil, l'auteur est crédible. Il n'invente pas le délabrement de la France, après dix années d'excès révolutionnaires. Paris se présente à lui dans son exacte réalité :

 

« La place des Victoires et celle de Vendôme pleuraient les effigies absentes du grand Roi ; la communauté des Capucines était saccagée... Aux Cordeliers, je demandai en vain la nef gothique où j'avais aperçu Marat et Danton dans leur primeur. Sur le quai des Théatins, l'église de ces religieux était devenue un café et une salle de danseurs de corde... »

 

La description est sincère et correcte. Nous retrouverons dans toute la France ces clochers sans cloche, ces cimetières sans croix, ces places royales purgées de leurs statues, ces abbayes dévastées, ces cloîtres laïcisés, ces églises transformées à toutes fins, et par là même sauvées de la démolition. Deux lustres ont suffi à changer le visage de la France.

 

Moins lyrique que Chateaubriand, mais moins engagé, l'An­glais John Dean Paul, qui débarque à Calais en août 1802, rapporte en toute objectivité ses impressions de voyageur. Dès l'arrivée, il s'afflige du spectacle d'une France meurtrie.

 

« La vue des châteaux abandonnés et à demi détruits nous remplit de mélancolie. Le monstre à plusieurs têtes (il doit s'agir du peuple ou de la République) n'a rien épargné de tout ce qui avait quelque aspect d'élégance ou de raffinement. Il semble s'être attaqué indifféremment aux antiques monuments de l'art et du luxe, aussi bien qu'aux droits de propriété des possesseurs. »

 

Sur la route de Paris, un arrêt à Abbeville : « Il y a sur la place du marché les ruines d'une belle église entièrement détruite. Tout a un air de pauvreté et de désolation qui fait pitié... Les mendiants sont en grand nombre. »

 

Plus loin, à Picquigny : « Du beau couvent des Bernardins, l'église a été détruite. Le couvent lui-même a été acheté dernièrement par un manufacturier d'Amiens pour être, nous dit-on, transformé en une fabrique à papier... Sur une roche abrupte, un vieux château s'écroule, inhabité.

 

Visite à Versailles. Déjà, en 1797, un Allemand qui visite le château s'est ému de son triste état : « Le silence des tombeaux régnait. Mon pas résonnait entre les murs solitaires. » Cinq ans ont passé, le temps a fait son oeuvre.

 

John Dean Paul prend la mesure des dommages subis : « La ville paraît abandonnée et présente un aspect de désolation... En traversant la grande cour du palais, notre oeil ne rencontre, de tous côtés, que pillage et dévastation. Qui pourrait, sans émotion, contempler ces fenêtres brisées, et maintenant murées, ces portes tombant de leurs gonds, l'herbe couvrant le pavé des cours ? Tous les emblèmes royaux ont été grattés, plusieurs corniches ont souffert des coups de fusil, et sur toutes ces choses plane un air de ruine prochaine. Les apparte­ments sont encombrés de citoyens malpropres qui flânent à droite et à gauche, absolument comme s'ils étaient chez eux. La pluie pénètre en divers endroits, de sorte que, si l'on ne prend pas les mesures nécessaires,tout sera bientôt complètement détruit. »

 

Le voyageur s'attarde aussi au Grand Trianon, dont « la ruine définitive » lui semble « encore plus prochaine », à Chantilly, dont tout le domaine est ravagé, et près de Clermont, devant les décombres du château du duc de Fitz-James. (Sir John Dean Paul, journal d'un voyage à Paris au mois d'août 1802).

 

Tous les témoignages concordent : la France est en état de décrépitude, près de dix ans après la Terreur.

 

R.S.

 

dr2

Tag(s) : #Royalisme

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