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Autant le dire tout net, cet ouvrage brillamment synthétique de René Sédillot, docteur en droit, diplômé de Sciences politiques et licencié ès-lettres, historien et économiste, ne sera jamais présenté dans les programmes scolaires, y compris en classes préparatoires aux grandes écoles. Pourquoi ?

Il s'agit d'abord d'un livre dépassionné - ce n'est pas de l'histoire esthétique comme a pu très bien en produire un Michelet ; nous sommes devant un livre résolument subversif. Son scandale de départ repose sur le « coût » de la Révolution française.


On a parlé de "roman national" et il peut être ardu de soumettre le "mythe" à l'oeil implacable de l'historien.
A l'évidence, aux mythes, ce dernier préfère la vérité. C'est de cela qu'il est question, ici. Comme un entomologiste qui observe les insectes avec une loupe, Sédillot ne ment pas. Il nous donne les chiffres ; la deuxième partie consacrée aux bilans agricole, financier, commercial et industriel pourrait en agacer plus d'un en raison de ces chiffres pourtant éclairants.

Il ne s'agit pas de savoir si ce qui a été fait durant cette période de la Révolution à l'Empire est « bien » ou « mal » : « La Révolution ne s'arrête pas à Thermidor, ni au Consulat. L'Empire appartient à l'héritage de la Révolution. Il l'aggrave ou la corrige. Il en est le complément logique. » (P.8). Ce n'est pas le rôle de Sédillot et il s'en explique très simplement dès son introduction.


La rigueur et la concision, la clarté surtout, sont au rendez-vous.

On apprend que le pacifisme issu des Lumières secrète toujours une montée aux extrêmes qui n'est pas vue mais qui a été révélée définitivement par René Girard dans Achever Clausewitz : « Le conquérant veut la paix, le défenseur veut la guerre. » (p.45) pour révéler, entre autres, que c'est « le service militaire qui a achevé d'unifier la France » (p.266)

Dans ces conditions, Sédillot remarque aussi que « La guerre n'est plus la seule affaire des professionnels : tout le peuple, levé en masse, est appelé à prendre sa part des honneurs et des horreurs du combat. C'est la promotion démocratique de l'holocauste. »

Au départ, la France a pourtant « pris la résolution solennelle de n'entreprendre aucune conquête, de n'attaquer la liberté d'aucun peuple ». (p.12)


Dès le 15 janvier 1792, on lit dans "L'ami du Roi" : "La guerre est un remède nécessaire" ; très vite, investis d'une mission, les révolutionnaires veulent libérer les peuples opprimés et détrôner les despotes (qui a dit comme les Etats-Unis ?).

« C'en est fini des armées de métier, formées de nobles et de mercenaires. Le peuple entier est appelé à mourir sur les champs de bataille. La Révolution égalitariste banalise un privilège jusqu'alors réservé à quelques-uns. Elle démocratise la gloire et le trépas. » (p.15)

Si la Révolution est belliqueuse, l'Empire, contrairement à sa légende, n'aspire qu'à la paix.

« Napoléon n'est pas le conquérant-né que décrivent complaisamment ses contempteurs. Il n'a chaussé les bottes de la Révolution que pour en confirmer les conquêtes. Il n'élargit son domaine que pour les sauvegarder. C'est l'Angleterre qui l'y contraint : elle ne tolérera jamais la présence d'une grande puissance sur le rivage qui lui fait place. » (p.13)

On a beaucoup glosé sur le Credo "Liberté, Egalité, Fraternité" et on continue encore de le faire. Sédillot casse le mythe, sans fioritures.

« La devise de la République, adoptée en juin 1793, fait passer la Liberté avant toutes les autres conquêtes du nouveau régime. Mais il s'agit de la Liberté avec majuscule, déesse froide et principe abstrait, qui n'a rien à voir avec les innombrables libertés que prodiguait, à tort et à travers, le régime aboli. C'est une liberté pour le papier à lettres des ministres et pour le fronton des monuments publics. Ce n'est plus la liberté pour le pauvre de glaner dans les champs, ou pour le contribuable montargois de refuser l'impôt. C'est la Liberté tout court, à l'usage des tribuns et des poètes. « Pas de liberté pour les aristocrates » proclament les Jacobins. » (p.68)

« L'égalité n'implique-t-elle pas la suppression des diplômes et des élites ? Logique dans son comportement, la Convention ferme les Facultés de médecine, désormais inutiles. » (p.71)

Puisque c'est à la mode, sur le fameux "droit des femmes", Sédillot n'oublie pas d'illustrer la ligne anti-féministe de la Révolution, à commencer par Robespierre, farouche disciple de Rousseau (cf à l'Emile où "La femme est faite pour céder à l'homme"), - Condorcet avait certes plaidé la cause des femmes avant la Révolution, il reste muet pendant la tourmente. « Exception qui confirme la règle, la belle et riche Olympe de Gouges, veuve joyeuse, fondatrice du club des Tricoteuses, rédige en 1791 une "déclaration des droits de la femme et de la citoyenne". Elle y présente cette requête : "puisque la femme a le droit de monter sur l'échafaud, elle doit avoir celui de monter à la tribune." Robespierre, qui lui refuse ce dernier droit, lui reconnaît le premier : il fait arrêter et guillotiner l'effrontée Olympe.» (p.83)

Sur le bilan humain - outre les guerres napoléoniennes et celles de la Révolution (= 2 millions de morts, pour la France seulement qui compte à cette époque autour de 27 millions habitants) -, "on" oublie les massacres complètement fous au nom de ce Credo. Sédillot rapporte des paroles sur ce qu'il faut bien appeler le "génocide vendéen", des paroles qui dépassent tout :

« J'ai écrasé les enfants sous les pieds de mes chevaux, massacré les femmes qui n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier à me reprocher. J'ai tout exterminé... Les routes sont semées de cadavres. Il y en a tant que sur plusieurs points ils font des pyramides. » (le général François Westermann)

Qui se préoccupe du génocide vendéen, aujourd'hui ?


« Si l'on s'en tient à la proportion des victimes par rapport au peuple concerné, les habitants des provinces de l'Ouest sous la Révolution ont payé de leur vie plus encore que les Israélites sous l'occupation hitlérienne. » (p.25)

« Dans un délire de sadisme, on introduit dans le corps des victimes des cartouches auxquelles on met le feu. On embroche avec des fourches des femmes encore vivantes. » (p.27)

C'est aussi l'occasion d'anéantir les réductions ou les mensonges qui ont pu être véhiculés par certaines « Lumières » à l'encontre de l'Ancien Régime, en vue de mieux asseoir un modèle politique ou, surtout, de faire oublier le précédent. Ainsi, au sujet des lettres de cachet qui scandalisaient tant un Voltaire, Sédillot souligne le travail de Frunck-Brentano, à ce sujet ; grâce à lui, nous dit-il, la lettre de cachet a perdu beaucoup de sa légende. « On sait qu'elle était un instrument d'indulgence plus que de répression. On l'appelait couramment lettre de justice ou lettre de grâce. Etait-elle arbitraire ? Elle apparaît comme l'expression, dans le cadre légal, de la justice personnelle du souverain, le plus souvent après enquête et délibération. » On apprend même qu'elle était parfois sollicitée par les familles !

Devant le niveau montant de l'illettrisme d'une société qui s'enorgueillit d'avoir apporté les « lumières », offrant la possibilité à des enfants de classes dites « moins privilégiées » de s'élever jusqu'à devenir, pourquoi pas ?, un roi à contrat d'intérim, on apprend très sagement, section "bilan culturel", que « jusqu'à la Révolution, l'enseignement pour l'essentiel relevait du seul secteur privé : c'était à l'Eglise, et non à l'Etat, qu'incombait le soin d'instruire les jeunes Français (...) A aucun de ces niveaux, l'instruction n'était dispensée qu'aux nobles et aux riches. Mais il était assurément préférable d'être bien-né ou fortuné pour en obtenir le bénéfice. Les familles moins favorisées n'avaient guère le moyen de confier leurs enfants à l'école : ils servaient de main-d'oeuvre aux champs, et leur aide aux semailles ou à la récolte paraissait plus utile que l'étude du latin, ou même que l'apprentissage de la lecture. » (p.89)


[L'instruction des Français a reculé durant le quart de siècle, surtout à la base : ils sont non plus 37% à savoir signer ou écrire, mais seulement 33% en 1830, et sans doute comte tenu des progrès réalisés durant la Restauration, à peine 30% en 1815.]


Par ailleurs, on retiendra la fascination pour le monde greco-romain ; on retrouve cette fascination dans l'art du discours, le décorum, la législation, la peinture jusqu'à l'exercice du pouvoir qui se complaît à pasticher une civilisation vieille de deux mille ans.


« Fils de la Révolution, le Corse Bonaparte est aussi fils de Rome. Il se coiffe à la Titus et, pour le sacre, revêt le pourpre des imperators. Il prend pour enseignes les aigles romaines. » (p.119)


On est dans le fantasme de l'épopée et on entend l'exposer jusqu'à l'outrance.

En définitive, « Étrange conclusion : la Révolution, faite au nom de l'égalité, a enrichi les riches et appauvri les pauvres.» (p.174)


« Au regard de tous les « progressistes du monde », la France invite les peuples à secouer le joug des tyrannies anachroniques, elle est la championne des droits de l'homme, la prise de la Bastille est le symbole de la victoire sur le despotisme, la Marseillaise est l'hymne de toutes les insurrections, les principes de 1789 inspirent les révolutionnaires de tous pays, le Code Napoléon est le prototype des législations modernes.


C'est oublier un peu vite que, des droits de l'homme, la Terreur et l'Empire ont fait bon marché ; que la Bastille était destinée à accueillir des aristocrates ; que les couplets et le refrain de la Marseillaise malmènent les féroces soldats de l'étranger ; que les grands ancêtres de 1789 ont assis le règne de la bourgeoisie ; que le Code civil méprise la femme et incite à limiter le nombre des enfants. Mais les allégories tiennent bon. » (p.280)

Un livre guère "politiquement correct", c'est certain, que l'on pourra compléter avec les films Danton pour son ambiance quasi satanique, à tout le moins terrifiante, ou Le souper pour goûter à une mascarade franchement scélérate, mais un livre qui résonne "historiquement juste". Osons le dire, le coût, lui, est lourd, très lourd ; « la culture est un tombeau qu'on adore en oubliant le cadavre qu'il contient. » (Charles Ramond)

 

Otis Domino

 

Source : https://www.amazon.fr/co%C3%BBt-R%C3%A9volution-fran%C3%A7aise-Ren%C3%A9-S%C3%A9dillot/dp/2262004250/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1317626557&sr=8-1

 

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Tag(s) : #Histoire-Culture

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