Bainville ou la lucidité française

bainville.pngVoltairien par le style, Bainville est un moderne, et il n’est jamais aussi persuasif que lorsqu’il traite des temps modernes. L’esprit moderne veut que l’on soit révolutionnaire – ou contre-révolutionnaire. C’est son cas. Le voici réédité par “Bouquins”.


« Tout a toujours très mal marché »  : c’est en citant Bainville qu’Ernst Jün­ger remercia Dominique de Roux de lui avoir envoyé son Cinquième Empire. Dominique de Roux venait de mourir, Jünger l’ignorait. Sous sa plume, pourtant si francophile, la citation prenait on ne sait quelle involontaire ironie faustienne et l’on peut croire que Bainville, dont l’Allemagne fut la grande affaire, l’aurait goûtée.

 

L’Allemagne ou, pour mieux dire, la question allemande telle qu’elle s’est posée à la France – et avec quelle ter­rible acuité – depuis 1871 : « Deux invasions en moins d’un demi-siècle ? Comment ? Pourquoi ? » La volonté de trouver des réponses, c’est-à-dire des moyens pour que la question ne se pose plus, va déterminer sa vocation d’historien.

 

Pendant un quart de siècle, de la Pre­mière Guerre mondiale à sa mort, en 1936, Jacques Bainville va apprendre à ses compatriotes à lire le journal, à ordonner le chaos de l’actualité selon les lois du raisonnement le plus rigoureux, servi par le style le plus clair, le plus élégant – en un mot le plus français –, auquel ne fait jamais défaut cette imperceptible distance qui désamorce les passions et même, on voudrait le croire, tient en respect jusqu’aux événements qu’il annonce : plus d’une fois, en lisant les avertissements de ce « Cas­sandre stoïcien », comme l’appelle son éditeur, Christophe Dickès, on songe au mot de Plutarque, comme si Bainville le répétait au cours des choses : « Frappe, mais écoute. »

 

Journaliste, Bainville le fut admirablement, et son œuvre suffirait à démon­trer ce que la fonction qu’il avait choisie a d’irremplaçable. Il n’est pas sûr que les historiens de profession, patentés par l’Uni­versité, le lui eussent par­donné : ils l’appellent “au­todidacte” et n’en parlent plus. Gageons que Bainville ne s’en fût guère soucié : pour le meilleur, il est un Français du XVIIIe siècle, c’est-à-dire un Européen, polyglotte, voyageur (et c’est un des agréments de ce volume que de faire la part belle à ses écrits de voyage), guidé par une curiosité universelle (il appellera d’ailleurs Revue universelle le périodique qu’il fondera) et le goût de com­prendre autant que d’expliquer.

“Historien du temps présent” si l’on veut, la formule a quelque chose de paradoxal, mais le paradoxe est fécond : il s’agit de donner à ses contemporains, par une analyse des faits à la lumière des précédents fournis par l’Histoire, les moyens d’agir sur ce qui arrive. Nul plus que lui n’a lutté contre toutes les formes de fatalisme historique, et c’est la grande leçon du journaliste à l’historien : rendre sensible l’indétermination du présent, ce qui, chez Bainville, va de pair avec le sentiment très aigu de la fragilité de l’héritage dont nous sommes les dépositaires. La France est à ses yeux « une œuvre de l’intelligence et de la volonté » qui peut se défaire si nous n’y veillons sans cesse.

 

L’œuvre de Jacques Bainville est d’une remarquable cohérence. Dès son premier livre, un essai sur Louis II de Bavière qu’il publie à 20 ans, retour d’Alle­magne, les lignes de force de sa réflexion sont tracées. Le “roi fou” ou censé l’être aurait seul pu tenir tête à la volonté d’hégémonie de la Prusse, pour peu que la France l’y eût aidé, au nom de son intérêt bien compris. On sait comment Napoléon III, par la « funeste abstention de Sadowa » – en ne portant pas secours à l’Autriche –, a laissé Bismarck tramer de longue main l’unité allemande avant de l’achever par la guerre en 1870 – et notre défaite. L’empereur battu et déchu avait été intoxiqué par une conception romantique de la vie internationale héritée de la Révolution et du premier Empire, qui subordonnait tout au fameux principe des nationalités, lequel conduira par deux fois en un siècle l’Europe à la ­catas­trophe.

 

En 1907, dans son Bismarck et la France, Jacques Bainville pose comme un axiome que « la langue, la littérature, la civilisation françaises gagnaient à l’émiettement des États germaniques »  : c’était la grande leçon des traités de Westphalie (1648), qui, jusqu’à la Révo­lution, avaient garanti l’équilibre européen. Confusio divinitus conservata – cette “anarchie conservée de main de maître” – aura été la condition politique du rayonnement de la France et de « l’universalité de la langue française », qui paraissait encore une évidence à l’Académie de Berlin quand, en 1784, elle couronnait Rivarol. À partir de 1914, à défaut de pouvoir se battre – il sera réformé –, Bainville participe à l’effort de guerre en multipliant les publications et en acceptant une mission officieuse en Russie, qui montre en quelle estime le gouvernement (que dirige pourtant Aristide Briand, son ennemi politique) tenait ses analyses. Il en rapportera Comment est née la révolution russe.

 

Deux de ses livres les plus connus datent de cette époque : l’Histoire de deux peuples (1915), qui se vendit à 90 000 exemplaires, et l’Histoire de trois générations (1918). Leurs titres résument encore la leçon que Bainville ne se lasse pas de répéter : deux peuples, le français et l’allemand, aux prises depuis trois générations, et la conclusion qui s’impose : l’Allemagne, comme Car­thage, doit être détruite.

 

“L’Allemagne” au singulier, soit cette monstruosité de l’histoire diplomatique que représente la centralisation des pays allemands dans un Reich prussien où la Realpolitik de Bismarck s’était épanouie en Weltpolitik agressive et expansionniste. La guerre, hélas !, ne résoudra rien, et dans un article publié dans l’Action française le 14 novembre 1918, Bainville annonçait la suite : « Devant quoi la France, au sortir de la grande joie de sa victoire, risque-t-elle de se réveiller ? Devant une république allemande, une république sociale-nationale supérieurement organisée et qui, de toute façon, sera deux fois plus peuplée que notre pays. »

 

En effet, la victoire ne change nullement la donne et Bainville y revient sans cesse : « Notre politique reste dominée par le problème allemand. » La paix, telle qu’elle est signée à Versailles, cette paix qui « violait les lois de la physique », allait rendre le problème insoluble jusqu’au moment où il faudra le trancher, et en quelles circonstances, vingt ans plus tard. En attendant, dès 1920, Bainville écrit les Conséquences politiques de la paix. Il redit une fois de plus qu’« il n’y aura pas de repos ni de sécurité en Europe si l’Allemagne reste forte, et rien n’empêchera qu’elle ne devienne forte tant qu’elle restera unie et centralisée ».

 

Cassandre prêche des sourds, il en a certes l’habitude, et don­ne à son livre, comme épigraphe un rien désabusée, un verset de l’Ecclésiaste : « On aura les conséquences. Celui qui creuse une fosse, y tombe. Celui qui rompt une haie, le serpent le mord. » La fosse sera creusée, la haie rompue. Le serpent s’appellera Adolf Hitler. Les Alliés ont voulu croire que la démocratie parlementaire serait la formule magique qui désarmerait l’Allemagne : par une singulière ironie de l’histoire, c’est le contraire qui s’est passé, et la République de Weimar (qui ne s’appelle ainsi que pour les Alliés, son nom officiel restant Deutsches Reich, tel qu’on peut le lire sur ses timbres et ses billets de banque) achèvera l’œuvre de Bismarck. Elle y emploiera toutes les ressources du célèbre « finassieren » de Stresemann, auquel Briand allait donner la main pour cet épi­sode de surréalisme diplomatique que fut le pacte de Locarno (1925), qui an­nulait pratiquement le traité de Ver­sailles.

 

En 1924, Bainville publie son Histoire de France, où il se réclame de Sainte-Beuve : « Nul n’a mieux montré que l’histoire était de la psychologie. C’est aussi de la politique, ce qui revient un peu au même. » Ce voltairien déteste le genre ennuyeux, soit la narration qui n’explique rien : dans son Napoléon (1931), dans sa Troisième République (1935), il donne encore de lumineuses démonstrations qui éclairent implacablement les périls où se fourvoie son époque. Le dernier chapitre de sa Troi­sième République a pour titre : « La voix déclive ». Quelques années plus tard le premier chapitre des Mémoires de guerre du général de Gaulle s’intitulera : « La pente ». Entre-temps Bainville était mort, en 1936, à 57 ans.

 

On aura garde d’oublier que Bainville fut aussi un conteur de première force, à l’imagination sensuelle, rejeton de Voltaire là encore (c’est d’ailleurs lui qui trouvera le titre de l’hebdomadaire Candide en 1924) : Jaco et Lori, où il laisse la parole à un perroquet, est l’ironique contrepoint de ses études historiques. Voltairien par le style et l’inspiration, Bainville est un moderne, et il n’est jamais aussi persuasif que lorsqu’il traite des temps modernes. L’esprit moderne veut que l’on soit révolutionnaire – ou bien contre-révolutionnaire, ce qui est son cas. Monarchiste par nationalisme (par souci de conserver la nation) plus que royaliste, il se rencontre avec Maurras sur ce point : la mo­narchie comme système politique lui importe davantage que la royauté sacrée du roi très-chrétien ; l’histoire de France entendue comme Gesta Dei per Francos, « action de Dieu au moyen de la France », à la manière d’un Joseph de Maistre, d’un Georges Bernanos ou d’un Henry Montaigu – voire d’un Charles Péguy – est pour lui à peu près lettre morte.

 

S’il fut l’ami et le compagnon de Maurras et l’un des rédacteurs de l’Action française dès sa fondation, son antidogmatisme répugnera toujours aux simplifications de la propagande ; c’est ainsi qu’au début du siècle, “l’Affaire” l’avait vu dreyfusard sur le plan judiciaire et antidreyfusard sur le plan politique. Faut-il faire grief à son classicisme de dédaigner ce qu’Ortega y Gasset appellera la « révolte des masses », soit les grandes idolâtries politiques (communisme, fascisme, nazis­me) qui allaient dominer le mon­de et le mener au désastre avec la diplomatie publicitaire de la SDN qu’il estimait contre nature ? Dans des notes intimes qu’il tient à partir de sa cin­quantième année, il se félicite non sans une amère ironie d’avoir su dissimuler son nihilisme. Maladie professionnelle pour avoir si longtemps manié les acides intellectuels les plus corrosifs, mais à coup sûr, au regard de l’œuvre qu’il nous laisse, la seule illusion que l’on ait à lui reprocher…   

 

Philippe Barthelet


À lire :
La Monarchie des lettres. Histoire, politique & littérature, de Jacques Bainville, Robert Laffont,  coll. “Bouquins”, 1 184 pages, 30 euros.

 

http://www.valeursactuelles.com/histoire/actualit%C3%A9s/bainville-ou-lucidit%C3%A9-fran%C3%A7aise20110501.html

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