Bernanos adversaire du tout-technique

bernanos.jpgVous avouerai-je, amis lecteurs, que je ne me suis sans doute jamais aussi ennuyé que lors d’un récent dîner où, pendant tout le repas à mon grand désespoir, et malgré tous mes efforts pour changer de conversation, il n’a été question que d’iPhones et d’iPods, de lecteurs Mp3 et même Mp4, de l’intérêt immense du GPS en voiture, des téléphones portables dernier cri aux multiples fonctions des plus inventives, des fantastiques possibilités de l’appareil photo numérique qui ravale le vieil argentique au stade préhistorique, du nombre étonnant de gigas que pouvaient contenir les dernières clés USB, des mérites comparatifs des PC et des Mac. Au secours ! Dans ces moments-là, l’on comprend l’incurable misanthropie d’Alceste !

 

UNE VASTE CONSPIRATION CONTRE LA VIE INTÉRIEURE

 

  Me revenaient alors en mémoire au cours de ces échanges insipides les phrases définitives de Georges Bernanos — disparu voici soixante ans — sur la dramatique invasion de la techno-science dans nos sociétés. «On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » écrit-il en 1944 de manière prophétique dans La France contre les robots.

 

  Dans cet ouvrage composé à la fin de la guerre, Bernanos décrit l’avènement d’un nouveau monde, qui n’est pas une nouvelle civilisation mais bien plutôt une contre-civilisation au sens où, comme l’enseigne saint Jérôme, le diable est le singe de Dieu. « Qu’il s’intitule capitaliste ou socialiste, ce monde s’est fondé sur une certaine conception de l’homme, commune aux économistes anglais du XVIIe siècle, comme à Marx ou à Lénine. On a dit parfois de l’homme qu’il était un animal religieux. Le système l’a défini une fois pour toutes un animal économique, non seulement l’esclave mais l’objet, la matière presque inerte, irresponsable, du déterminisme économique, et sans espoir de s’en affranchir, puisqu’il ne connaît d’autre mobile certain que l’intérêt, le profit. Rivé à lui-même par l’égoïsme, l’individu n’apparaît plus que comme une quantité négligeable, soumise à la loi des grands nombres ; on ne saurait prétendre l’employer que par masses, grâce à la connaissance des lois qui le régissent. Ainsi, le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain.»

 

  Il n’est là nulle hyperbole quand on se souvient de l’effrayant propos de Patrick Le Lay, le PDG de TF1, qui se vantait de produire des programmes visant à «rendre le cerveau (des téléspectateurs) disponible pour Coca-Cola». Dans une satanique logique d’inversion, l’homme devient un instrument au profit de la société de consommation et n’est plus une fin en soi. De sorte que l’on peut déjà donner une réponse à l’angoissante interrogation de Bernanos dans La Liberté pour quoi faire ?« La question est donc de savoir qui l’emportera de l’homme ou de la technique».

 

  Ce système matérialiste et mercantile repose sur une déshumanisation, une déspiritualisation de l’homme et engendre de manière cyclique des guerres et des crises économiques nécessaires à sa pérennité : « Cette conception (accordant le primat à la technique) a énormément facilité l’établissement du régime en justifiant les hideux profits de ses premiers bénéficiaires. Il y a cent cinquante ans, tous ces marchands de coton de Manchester — Mecque du capitalisme universel — qui faisaient travailler dans leurs usines, seize heures par jour, des enfants de douze ans que les contremaîtres devaient, la nuit venue, tenir éveillés à coups de baguette, couchaient tout de même avec la Bible sous leur oreiller. Lorsqu’il leur arrivait de penser à ces milliers de misérables que la spéculation sur les salaires condamnait à une mort lente et sûre, ils se disaient qu’on ne peut rien contre les lois du déterminisme économique voulues par la Sainte Providence, et ils glorifiaient le Bon Dieu qui les faisait riches…Les marchands de coton de Manchester sont morts depuis longtemps, mais le monde moderne ne peut les renier, car ils l’ont engendré matériellement et spirituellement. (…) Leur réalisme biblique, devenue athée, a maintenant des méthodes plus rationnelles. (…) La politique de production à outrance ménage aujourd’hui sa main-d’œuvre, mais la furie de spéculation qu’elle provoque déchaîne périodiquement des crises économiques ou des guerres qui jettent à la rue des millions de chômeurs, ou des millions de soldats au charnier… Oh ! je sais bien que des journalistes, peu respectueux de leur public, prétendent distinguer entre ces deux sortes de catastrophes, mettant les crises économiques au compte du Système, et les guerres à celui des dictateurs. Mais le déterminisme économique est aussi bon pour justifier les crises que les guerres, la destruction d’immenses stocks de produits alimentaires en vue seulement de maintenir les prix comme le sacrifice de troupeaux d’hommes. » Analyse ô combien lucide quand on sait à quel point la politique des grandes puissances, et singulièrement celle des Etats-Unis, consiste à utiliser la guerre, hier contre l’Allemagne et le Japon, aujourd’hui contre l’Irak et l’Afghanistan pour les bienfaits de leur économie et pour satisfaire la cupidité de quelques-uns.

 

LA CRÉATION ARTIFICIELLE DE NOUVEAUX BESOINS

 

  C’est que l’essor prodigieux et infini des techniques, de la machinerie qui est le dénominateur commun du capitalisme et du marxisme, lesquels sont deux matérialismes, n’est pas un stade de l’évolution naturelle de l’Humanité. La civilisation de la machine est bien plutôt « le symptôme d’une crise, d’une rupture d’équilibre, d’une défaillance des hautes facultés désintéressées de l’homme, au bénéfice de ses appétits. (…) La Machinerie ne crée pas seulement les machines, elle a aussi les moyens de créer artificiellement de nouveaux besoins qui assureront la vente de nouvelles machines. Chacune de ces machines, d’une manière ou d’une autre, ajoute à la puissance matérielle de l’homme, c’est-à-dire à sa capacité dans le bien comme dans le mal. Devenant chaque jour plus fort, plus redoutable, il serait nécessaire qu’il devînt chaque jour meilleur. Or, si effronté qu’il soit, aucun apologiste de la Machinerie n’oserait prétendre que la Machinerie moralise. La seule machine qui n’intéresse pas la Machine, c’est la Machine à dégoûter l’homme des machines, c’est-à- dire d’une vie tout entière orientée par la notion de rendement, d’efficience et finalement de profit. » Puisque l’argent « tient plus étroitement à nous que notre propre chair», la prolifération des machines «développera d’une manière presque inimaginable l’esprit de cupidité ». On voit l’influence délétère qu’exercent la télévision et les valeurs qu’elle diffuse sur les masses du Tiers-Monde qui rêvent d’avoir la vie des héroïnes milliardaires des séries américaines. Et les peuples des pays riches sont encore plus atteints par ce consumérisme, cet hédonisme, cette soif de l’or qui mènent à la catastrophe.

 

  Le culte de la vitesse, du rendement, la volonté de dominer l’espace, de violenter la nature, de désacraliser le dimanche, si caractéristiques de notre temps, s’opposent à la vie intérieure en privilégiant l’action-divertissement au détriment de la contemplation. En s’adonnant corps et âme à la technique, l’homme moderne se fuit lui-même et projette son propre vide, préparant chaque fois de nouvelles tragédies : « L’expérience de 1914 ne vous a pas suffi ? Celle de 1940 ne vous servira d’ailleurs pas davantage. (…) Trente, soixante, cent millions de morts ne vous détourneraient pas de votre idée fixe : “Aller plus vite, par n’importe quel moyen.” Aller vite ? Mais aller où ? (…) Oh ! dans la prochaine inévitable guerre, les tanks lance-flammes pourront cracher leur jet à deux mille mètres au lieu de cinquante, le visage de vos fils bouillir instantanément et leurs yeux sauter hors de l’orbite, chiens que vous êtes ! La paix venue, vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. « Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable ! » Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. Que fuyez- vous donc ainsi, imbéciles ? Hélas, c’est vous que vous fuyez, vous-mêmes — chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau... »

 

  L’atrophie de la spiritualité détermine nécessairement celle de l’être, puisque l’homme « n’a de contact avec son âme que par la vie intérieure » ; or, « dans la Civilisation des Machines la vie intérieure prend peu à peu un caractère anormal ».

 

  Pour illustrer la pensée de l’auteur, il n’est que de se rendre dans des maisons de long séjour où l’on voit à quel point l’homme devient l’appendice de la technique : des vieillards en fauteuils roulants fixant d’un regard vitreux un écran de télévision continuellement allumé, des grabataires ligotés de fils et de machines, mais c’est en vain que, dans ces mouroirs, l’on chercherait le moindre secours spirituel. La matérielle est assurée, voilà l’essentiel ! Lors de la canicule de l’été 2003 qui avait vu la mort de 15 000 personnes, Delanoë avait proposé de climatiser toutes les maisons de retraite. Encore une réponse par la technique ! Comme si ce drame n’était pas dû d’abord à un relâchement des liens sociaux et familiaux, au poids de la solitude et de l’abandon, au triomphe de l’individualisme, à la perte des valeurs et du sens chrétiens.

 

  D’une manière générale, dès qu’un problème se pose dans nos sociétés, l’on ne sait y répondre que par la technique, par les normes, ce qui évite de s’interroger sur ses causes. La délinquance et la criminalité augmentent- elles dans une ville ou un quartier, l’on va proposer le recours à la vidéo- surveillance. Les accidents de la circulation sont-ils en progression, l’on va multiplier les radars automatiques sur les routes. Un couple est-il stérile, on lui présente la solution du bébé-éprouvette fabriqué en laboratoire.

 

  Pour Bernanos la civilisation machiniste est une contre-incarnation car, au contraire du Christ qui s’est fait homme, c’est Mammon qui se fait Dieu. Pour l’auteur du Journal d’un curé de campagne, la vie intérieure revêt un prix inestimable, car elle seule peut donner aux hommes les « valeurs indispensables, sans quoi la liberté ne serait qu’un mot ». Or, la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre ont été marquées par un effrayant recul de la liberté de penser à cause de la puissance et de la nocivité de toutes les formes de propagande. « La plus redoutable des machines est la machine à bourrer les crânes, à liquéfier les cerveau x», écrit-il à la fin de la guerre. Que dirait-il aujourd’hui où la télévision dit chaque soir dans des millions de salons ce qu’il faut croire et penser, qui il faut aimer ou exécrer ?

 

  Par ailleurs, le primat de la technique, de la procédure, du protocole dilue dramatiquement le sens de la responsabilité. L’auteur prend pour exemple l’aviateur bombardier qui « vient de réduire en cendres une ville endormie » et qui peut soutenir : « Que voulez-vous ! Je n’en suis pas responsable ! »

 

  Opposés radicalement à l’apprentissage et à l’exercice de la liberté, les concepts d’obéissance et d’irresponsabilité sont « les deux mots magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des Machines ».

 

LA FRANCE CONTRE LA MACHINERIE ?

 

 

  Bernanos jusqu’à la fin de sa vie comptait sur son pays pour résister à l’avènement de ce monde techniciste. « La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique, a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres, c’est-à-dire pleinement responsables de leurs actes : la France refuse d’entrer dans le Paradis des Robots. »

 

  En l’enlevant de cette terre prématurément, à 60 ans le 5 juillet 1948, le Bon Dieu aura épargné à Bernanos le désespoir de voir sa patrie se vautrer comme les autres dans le matérialisme le plus radical, dans le judéo-américanisme le plus total culminant avec un Sarkozy à l’Elysée, renoncer aux plus hautes valeurs morales et spirituelles, à sa foi, à son génie, à son patrimoine, à son sens de l’honneur et de la liberté. Mais à relire ces écrits lumineux on comprend comment et pourquoi on en est arrivé à un tel degré de décrépitude et l’on saisit mieux la révolution à entreprendre, d’abord sur soi-même, pour tenter d’inverser un jour ce processus diabolique.

 

Jérôme BOURBON. N°2886 — 26 DÉCEMBRE2008 au 8 JANVIER2009 — RIVAROL

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